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Lâannonce
Dans les couloirs de lâĂ©cole, la sonnerie retentissait pour annoncer la fin de la journĂ©e. Les parents patientaient dĂ©jĂ en nombre dans la cour, heureux de rĂ©cupĂ©rer leur progĂ©niture adorĂ©e. Mon cĆur sâemballait au rythme des pas des enfants qui dĂ©valaient les escaliers quatre Ă quatre. Tout prĂšs de la fenĂȘtre, mon voisin de table venait de fermer son cartable. Il disparut en un Ă©clair. Une fois vide, ma classe qui se trouvait au premier Ă©tage de cette petite Ă©cole de village devint mon perchoir, mon observatoire. En levant les yeux, la campagne se dĂ©clinait Ă perte de vue. Je me mis Ă rĂȘver le temps dâun instant Ă un hypothĂ©tique endroit oĂč quelquâun mâattendait. En entendant les cris de mes camarades, la rĂ©alitĂ© se rappelant Ă moi dirigea mon regard en bas, vers la cour. La distribution des bisous et des goĂ»ters parentaux mâĂ©merveillait. Ces retrouvailles journaliĂšres se faisaient toujours dans la bonne humeur. Il y avait bien un ou deux gamins qui pleuraient mais la bienveillance de la mĂšre louve qui le rassurait ne laissait aucune ambiguĂŻtĂ© sur lâamour qui les unissait. Leur bonheur me faisait envie, jâaimais les observer du haut de mon perchoir. « Que fais-tu lĂ Â ? », me demanda une petite voix douce et interrogative. « Tu devrais vite rejoindre tes camarades. Ta maman tâattend sĂ»rement. »
Je sursautai, comme prise en flagrant dĂ©lit de bonheur. La voix de ma maĂźtresse de CP venait de briser cet instant dâĂ©quilibre. Le petit oiseau que jâĂ©tais tomba brusquement du nid. Il fallait que je me dĂ©pĂȘche. Je fis mon cartable et mâĂ©clipsai.
Comme Ă lâaccoutumĂ©e, ma maman, qui ne se mĂ©langeait pas aux autres parents, mâattendait dans la voiture. De grands gestes lâanimaient Ă travers la vitre de la 2 CV rouge. Jâaimais cette voiture, je la trouvais rigolote avec ses fenĂȘtres qui ne tenaient jamais et ses grandes embardĂ©es dans les virages. Lâheure nâĂ©tait pas aux rires. Je compris que lâimpatience de ma mĂšre avait Ă©tĂ© mise Ă rude Ă©preuve par mon retard. En me glissant sur le siĂšge arriĂšre de la 2CV, je vis que le regard de ma jumelle Magalie clignotait en feux de dĂ©tresse. Ma mĂšre semblait trĂšs en colĂšre. Je ne savais pas pourquoi mais je ne mâen Ă©tonnai pas. Je saisis au vol le fil de la conversation engagĂ©e. « Pascale mâa traitĂ©e dâadoptĂ©e », continuait Ă raconter ma sĆur. Un silence pesant sâinstalla. Ma mĂšre devint blĂȘme. « Mais qui est cette conne ? », hurla-t-elle. « Câest la fille du directeur, on sâest bagarrĂ© pendant la rĂ©crĂ©ation. », rĂ©pondit ma sĆur qui sâenfonçait dans la banquette arriĂšre pour disparaĂźtre. Elle ajouta : « Elle mâa dit, de toute façon, tu nâes quâune adoptĂ©e comme moi. » Cette phrase devait ĂȘtre lâinsulte suprĂȘme puisque soudainement ma mĂšre redĂ©marra en trombe et fit vrombir le moteur. Elle fit demi-tour nâimporte comment, alla se garer sur le parking de lâĂ©cole. Elle criait : « DĂ©pĂȘchez-vous, bande de gourdes ! »
Nous nâosions pas nous regarder de peur dâĂ©veiller le moindre soupçon de complicitĂ© gĂ©mellaire chez ma mĂšre. Nous Ă©tions tellement semblables que, pour elle, cette similitude ressemblait Ă un affront. Nous ne faisions quâun depuis toujours. Nous Ă©tions une force vive, un souffle vital face Ă lâadversitĂ©. Nous nous comprenions sans nous parler. Ma mĂšre nous appelait les filles et ne nous dissociait que rarement. Je ne me souviens pas depuis quand ce lien si fort nous unissait mais il Ă©tait lĂ , indestructible, probablement depuis que le monde Ă©tait monde ou plutĂŽt depuis que mon monde Ă©tait son monde et rĂ©ciproquement. Nous suivions donc notre mĂšre comme nous le pouvions en arpentant les couloirs de lâĂ©cole Ă la recherche de M. Lacassagne, le directeur.
Il ressemblait Ă lâidĂ©e quâon se fait des enseignants dans les annĂ©es soixante-dix. Il en Ă©tait mĂȘme presque caricatural : une posture imposante, des petites lunettes rondes et une barbe Ă©paisse lui couvrant la moitiĂ© du visage. Il gardait toujours Ă la bouche une pipe Peterson quâil allumait lors des rĂ©crĂ©ations. Il caressait la forme courbĂ©e de celle-ci tout en dĂ©ambulant dans les couloirs qui sentaient bon le tabac froid. Jâaimais cette odeur miellĂ©e, cireuse, sĂšche, presque chaude parce quâil se dĂ©gageait de cet homme une chaleur, une force tranquille. Il enseignait aux Ă©lĂšves de CM2 et reprĂ©sentait pour tous le dernier Ă©chelon quâil nous fallait atteindre avant de pouvoir toucher le Graal, lâavis de passage en 6e.
JâĂ©tais effrayĂ©e quâun si petit mot, « adoptĂ©e », puisse dĂ©clencher une telle tornade. Que voulait-il dire ? Quâallait-il se passer ? Pourquoi ma mĂšre paraissait-elle si Ă©nervĂ©e ? Quelle bĂȘtise ma sĆur avait-elle faite ? Au dĂ©tour dâune classe, une maĂźtresse nous dirigea vers lâendroit oĂč M. Lacassagne se trouverait certainement.
ArrivĂ©es devant la porte du bureau de celui-ci, ma mĂšre nous ordonna de lâattendre dans le couloir et entra en claquant la porte. Je lâentendis hurler⊠Elle criait quâelle allait nous retirer de cette Ă©cole, que câĂ©tait inadmissible⊠Jâentendais la voix du directeur rĂ©pondre posĂ©ment, assez fermement. Puis la conversation devint plus monocorde, la tempĂȘte sâattĂ©nuait. AprĂšs plusieurs minutes, elle en sortit enfin⊠Elle semblait plus apaisĂ©e. Lâorage Ă©tait-il passé ? Nous regagnĂąmes la voiture sans dire un mot. Ma sĆur et moi sentions que quelque chose de grave venait dâarriver. Nous nâosions que peu nous regarder de peur que ma mĂšre suspecte dans le rĂ©troviseur un de nos regards complices. Par un langage de signes que nous seules comprenions, nous avions dĂ©cidĂ© de nous taire pour ne pas Ă©veiller « le monstre » qui habitait le corps de notre maman. Nous arrivĂąmes devant la maison, notre mĂšre gara la voiture dans le garage, nous sortĂźmes sans bruit. Elle nous ordonna de nous rendre dans notre chambre et de nâen sortir que lorsque nous y serions invitĂ©es.
Mes parents semblaient des privilĂ©giĂ©s. Nous habitions la vallĂ©e de Chevreuse dans une magnifique rĂ©sidence Kaufman et Broad, situĂ©e en haut dâune cĂŽte bordĂ©e par une immense forĂȘt. Cette rĂ©sidence Ă©tait la parfaite rĂ©plique des nouveaux lotissements qui se construisaient aux Ătats-Unis. Le constructeur amĂ©ricain venait de sâimplanter en France et il reprĂ©sentait le rĂȘve amĂ©ricain qui sâexporte. Mes parents Ă©taient devenus depuis deux annĂ©es les heureux propriĂ©taires de cette jolie maison bourgeoise et moderne. Trois types dâhabitation existaient, nous avions la plus spacieuse et la plus standing : « La BougainvillĂ©e ». Cette grande maison comportait dix piĂšces. Au rez-de-chaussĂ©e, une grande entrĂ©e se trouvait surplombĂ©e par un couloir en mezzanine qui distribuait trois chambres. Ma sĆur et moi avions la plus petite, celle proche de lâescalier. Ă cĂŽtĂ©, une chambre dâamis Ă la dĂ©coration trĂšs impersonnelle y figurait. Cette piĂšce qui ne recevait presque jamais personne semblait vide de sens. Les murs blancs ne lui confĂ©raient aucune des couleurs de la vie Ă lâexception du velux par lequel entrait la lumiĂšre du soleil. Au bout du couloir, Ă droite, se trouvait notre salle de bain puis la suite parentale avec sa propre salle de douche. La chambre de mes parents Ă©tait si grande que, lorsquâen cachette ma sĆur et moi y accĂ©dions, nous jouions Ă pĂ©nĂ©trer dans la chambre dâun chĂąteau princier. Ma sĆur faisait la princesse et moi le preux chevalier. Un long couloir jonchĂ© de placards dĂ©bouchait sur leur lit immense recouvert dâun dessus de lit en poils longs de couleur orange. Jâaimais le caresser, il changeait de teinte en fonction du sens de la caresse. Au rez-de-chaussĂ©e, lâentrĂ©e donnait accĂšs Ă un immense salon puis Ă une salle Ă manger avec cheminĂ©e. Tout Ă©tait trĂšs moderne, la dĂ©coration avait pour dominante les annĂ©es 70. Les fauteuils en cuir retournĂ© vert pomme dans le salon nous Ă©taient explicitement interdits. Un immense meuble bar-bibliothĂšque, sĂ©parĂ© par un mur de lumiĂšre, occupait les deux murs du fond. Dans la salle Ă manger, le canapĂ© en cuir blanc permettait Ă mes parents de sâadonner Ă leurs lectures prĂ©fĂ©rĂ©es auprĂšs du feu lorsque lâhiver venait. Tout Ă©tait Ă©lĂ©gant. La moquette Ă©crue avec de longs poils donnait Ă la piĂšce beaucoup de classe. La lumiĂšre Ă©tait traversante. Je ne me souviens pas de la manufacture des meubles mais leur qualitĂ© ne faisait aucun doute. Cette piĂšce nous Ă©tait totalement proscrite Ă lâexception des jours oĂč mes parents recevaient. Attenante Ă la salle Ă manger, la cuisine en formica avait vue sur le jardin. En enfilade, une buanderie permettait dâaccĂ©der au jardin de derriĂšre. Une troisiĂšme salle de bain servait de toilettes aux invitĂ©s et Ă mes parents. Ă cĂŽtĂ©, le bureau de mon pĂšre restait le sanctuaire impĂ©nĂ©trable oĂč le calme absolu devait ĂȘtre respectĂ©. Les murs recouverts de liĂšge pour lâisoler du bruit empestaient lâodeur des gitanes quâil fumait Ă longueur de journĂ©e. Au pied du bureau, un immense canapĂ© Ă©tait devenu le lit de notre Ă©pagneul breton qui se prĂ©nommait Pluto. En face, se trouvait le bureau de ma mĂšre. Un vieil orgue reprĂ©sentait Ă mes yeux dâenfant le seul trĂ©sor de cette piĂšce. Je ne sais pas pourquoi mais du haut de mes six ans, jâĂ©tais trĂšs fiĂšre dâhabiter dans cette jolie maison mĂȘme si, derriĂšre ses murs, bien des secrets Ă©taient gardĂ©s. Habiter une si grande maison faisait de moi quelquâun dâimportant. Mes parents semblaient ĂȘtre des personnes respectĂ©es, je lâĂ©tais donc aussi. Jâavais su dĂ©cerner trĂšs petite quâĂȘtre de ceux qui ont la chance dâĂȘtre dans une famille aisĂ©e pouvait donner une stature aux yeux du monde.
Ma mĂšre se prĂ©cipita dans le bureau de mon pĂšre et ferma la porte. Nous les entendions discuter, lâheure semblait grave ! Lorsque mes parents se rĂ©unissaient ainsi en huit clos, nous savions que quelque chose se tramait. Nous ne comprenions toujours pas le drame qui semblait se nouer, mais il planait dans lâair une Ă©trange torpeur.
Nous nâosions pas bouger, nous nous Ă©tions toutes les deux assises sur nos lits respectifs et guettions les bruits de la maisonnĂ©e. Ă lâaffĂ»t, le moindre bruissement nous inquiĂ©tait. Nos regards se croisaient alors, tĂ©tanisĂ©s de peur. Le danger Ă©tait lĂ , nous le sentions, nous regarder nous rassurait. Nous Ă©tions deux. Peu importe ce qui allait arriver, nous Ă©tions deux. Au bout de plusieurs minutes, ma mĂšre cria : « Les filles, vous descendez ! » Ma sĆur et moi nous exĂ©cutĂąmes immĂ©diatement et dĂ©valĂąmes les escaliers du premier Ă©tage. Mon pĂšre et ma mĂšre nous firent entrer dans la salle Ă manger. Lâinstant Ă©tait donc solennel. Je pressentais que les secondes et les minutes qui allaient suivre changeraient sĂ»rement le dĂ©roulement de la soirĂ©e et peut-ĂȘtre mĂȘme celui de mon existence. Il y avait trop de cĂ©rĂ©monial dans les gestes de mes parents. Ils nous autorisĂšrent Ă nous asseoir sur les beaux fauteuils vert pomme et sâinstallĂšrent face Ă nous. Une intuition, un pressentiment animal mâenvahissaitâŠ
AprĂšs avoir eu le geste dâapprobation de mon pĂšre signifiĂ© par un mouvement de tĂȘte, ma mĂšre, enfin, prit la parole : « Savez-vous ce que veut dire adoptĂ©e ? » Je regardais ma sĆur, aussi inquiĂšte que moi. Nous rĂ©pondĂźmes en chĆur : « Non », dâune toute petite voix, avec la peur au ventre de dire une Ă©normitĂ©. Nous avions cette caractĂ©ristique quâont souvent les jumeaux et jumelles de rĂ©pondre la mĂȘme phrase en simultanĂ©. Cette gĂ©mellitĂ© constituait notre force, notre bouclier, notre pouvoir face aux Ă©lĂ©ments du sort.
Ma mĂšre expliqua alors lâhistoire de deux petites filles abandonnĂ©es Ă la naissance par une mĂ©chante maman qui nâavait que faire dâelles. Heureusement, des gentils parents, qui nâavaient pas pu avoir dâenfant, avaient eu lâinfinie gentillesse de les rĂ©cupĂ©rer pour leur donner un toit et de lâamour. Elle racontait cette histoire avec beaucoup de dĂ©tachement comme si ce nâĂ©tait pas la nĂŽtre alors quâen rĂ©alitĂ©, ces petites filles, câĂ©tait ma sĆur et moi. Elle clĂŽtura son histoire en prĂ©cisant quâelle avait lâintention de nous en parler un jour mais que, par la force des choses et des Ă©vĂšnements de la journĂ©e, elle le faisait aujourdâhui. Elle ferma toute conversation en disant que cela ne changeait rien, quâils Ă©taient nos parents, peu importe sâils nous avaient donnĂ© la vie ou pas, ils Ă©taient nos parents. Je ne compris pas tout mais jâassimilai, je crois, lâessentiel. Ces explications rĂ©vĂ©laient donc quâelle nâĂ©tait pas ma mĂšre puisquâelle ne mâavait pas portĂ©e dans son ventre. Ces gens-lĂ qui nous parlaient nâĂ©taient pas nos vrais parents. Tout Ă©tait faux, tout nâĂ©tait que mensonge. Je regardais ma sĆur Magalie qui, sidĂ©rĂ©e par lâannonce, ne bougeait plus, ne rĂ©agissait plus. Elle semblait anesthĂ©siĂ©e par ce quâelle venait dâentendre. Elle Ă©tait bien cette « adoptĂ©e » comme sa camarade de classe le lui avait si rageusement dĂ©clamĂ©. Lâinsulte suprĂȘme devenait rĂ©elle puisquâelle se retrouvait dĂ©possĂ©dĂ©e dâune vraie maman, de vrais parents. Je ne suis pas certaine que nous comprenions tout mais un sentiment dâabandon vint prendre toute la place. Un sentiment de vide et de manque absolu mâinondait. Je lisais dans les yeux de ma sĆur, mon autre, le chemin que son petit cerveau de six ans opĂ©rait. Nous progressions ensemble sur ce chemin, comme par tĂ©lĂ©pathie. Nous comprenions que le ventre de cette mĂ©chante mĂšre nâĂ©tait pas celui qui nous avait portĂ©s. Je me souviens avoir pleurĂ© en voyant ma sĆur si dĂ©semparĂ©e. Ma mĂšre eut un geste tendre si rare. Elle nous prit sur ses genoux et nous expliqua que cela ne changeait rien, quâelle Ă©tait notre maman et quâil fallait garder ce secret. Cette Ă©tonnante gentillesse de sa part me fit comprendre que ce secret, je me devais de ne pas le trahir sous peine de sanctions importantes. Je fis la promesse de ne jamais le raconter Ă mes camarades ou Ă qui que ce soit.
Cet aprĂšs-midi-lĂ , une profonde tristesse mâenvahit. Elle ne me quittera plus jamais⊠Paradoxalement, au fil des heures, un autre sentiment sâinstallait. Une sorte de soulagement colonisait mon cĆur. Je le sentais, il battait la chamade. Mon inaccessible rĂȘve que quelquâun mâattende quelque part nâĂ©tait peut-ĂȘtre pas irrĂ©alisable. Oui, quelque part, une maman aimante nous attendait peut-ĂȘtre. Le rĂȘve dâun bonheur accessible prenait sa place dans mon cĆur dâenfant. Je me sentais libre de pouvoir rĂȘver, libre dâespĂ©rer. Un jour, comme dans les contes de Perrault que jâaimais lire, les petits cailloux que jâaurais laissĂ©s volontairement tomber permettraient Ă ma vraie mĂšre de me retrouver. Cet espoir de bonheur possible ne me quittera plus, il embellira mes heures les plus sombres. Jâallais donc mâatteler Ă laisser tomber dans lâavenir des petits cailloux partout oĂč mon chemin me guiderait. Je ne savais pas encore comment ni vraiment pourquoi, mais il reprĂ©sentait mon espoir de survie. Tout sâexpliquait. Cette mĂšre qui se mĂ©tamorphosait parfois nâĂ©tait pas ma « vraie mĂšre », elle nâĂ©tait pas mon sang. Câest pour cela quâelle ne mâaimait pas. Lâamour serait ailleurs, probablement. Ă compter de ce jour, lorsque ma mĂšre deviendrait cette autre, jâopĂ©rerais une sorte de dĂ©tachement. Ce nâĂ©tait pas grave puisquâelle nâĂ©tait pas ma vraie mĂšre. Cette annonce qui rĂ©vĂ©lait mon abandon par ma mĂšre biologique aurait pu faire naĂźtre en moi le renoncement. Jâaurais pu accepter de me morfondre sur mon triste sort, ce fut tout lâinverse. JâĂ©tais, câest vrai, prisonniĂšre dâune situation que je nâavais pas voulue mais lâespoir dâun monde meilleur venait de se rĂ©vĂ©ler Ă lâenfant que jâĂ©tais. Je pouvais me permettre dâespĂ©rer et prĂ©tendre Ă une vie meilleure. Le chemin du possible sâouvrait devant moi. Quel soulagement ! Jâavais envie de cĂ©lĂ©brer lâespoir ! La vie me faisait un signe. Lâamour dâune maman existait sĂ»rement quelque part. Peu importe le tableau qui mâen avait Ă©tĂ© fait, une maman ne pouvait ĂȘtre quâamour. Un jour, cette mĂšre et cet amour, je les retrouverais⊠Je me fis cette promesse !
2
La maison témoin
Mes parents capitalisaient leur vie sur les apparences. Elles semblaient calquĂ©es sur les brochures distribuĂ©es par le promoteur immobilier Kaufman and Broad. Heureux propriĂ©taires dâune belle maison tĂ©moin, au regard du monde, celle-ci tĂ©moignait de leur rĂ©ussite. Mon pĂšre, trĂšs brun et de taille moyenne, Ă©tait de corpulence trapue. Il se dĂ©gageait de lui une bonhomie joviale. Ses traits plutĂŽt ronds le rendaient naturellement sympathique. En Ă©picurien averti, il aimait la bonne table et les bons vins. Celui-ci avait su saisir lâascenseur social qui sâĂ©tait prĂ©sentĂ© Ă lui Ă la fin des Trente Glorieuses. Dans les annĂ©es 60, tout semblait encore possible avec un peu de courage. AprĂšs un simple certificat dâĂ©tudes en poche, Ă force dâambition et de travail, il avait gravi les Ă©chelons. Devenu gĂ©rant dâune sociĂ©tĂ© informatique aprĂšs nâavoir Ă©tĂ© quâun simple programmeur, il gagnait trĂšs bien sa vie. Affable, blagueur et bon orateur, ses employĂ©s lâapprĂ©ciaient beaucoup. Son entreprise situĂ©e sur les bords de Seine Ă Chatou avait intĂ©grĂ©, depuis quelques mois, de grands immeubles prestigieux oĂč logeaient des enseignes technologiques de pointe. Mon pĂšre se montrait fier de bĂ©nĂ©ficier de leur rayonnement Ă©conomique. TrĂšs rĂ©guliĂšrement, celui-ci se rendait Ă des dĂ©jeuners dâaffaires avec des clients qui sâĂ©ternisaient. Il revenait trop alcoolisĂ© au goĂ»t de ma mĂšre. Cela avait le don de lâĂ©nerver, elle passait alors ses nerfs sur les petites filles que nous Ă©tions. Mon pĂšre, issu dâune famille nombreuse de huit frĂšres et sĆurs, reprĂ©sentait lâenfant prodige de la fratrie, celui qui avait rĂ©ussi. De nombreux conflits naissaient avec quelques-uns de ses frĂšres et sĆurs qui se revendiquaient encore de la classe ouvriĂšre. Un fossĂ© sâĂ©tait creusĂ© et les rĂ©unions familiales se rĂ©vĂ©laient mouvementĂ©es. Je ne comprenais pas le sens des tensions mais je sentais que la condescendance de mon pĂšre alimentait la jalousie de certains. Mes grands-parents paternels ressemblaient Ă un couple parfait. Lâamour qui les unissait figurait le noyau de leur histoire familiale, au dĂ©triment peut-ĂȘtre de lâamour pour leurs enfants.
Comme beaucoup de femmes de la nouvelle bourgeoisie des annĂ©es 70, ma mĂšre Ă©tait femme au foyer. Celle-ci, comptable dans une autre vie, avait dĂ» renoncer Ă son travail pour faciliter les dĂ©marches de notre adoption. Elle en parlait souvent depuis que ma sĆur et moi connaissions notre histoire. Jâentendais dans ces mots un regret et mĂȘme un sacrifice. Ma mĂšre Ă©tait aussi claire de peau que mon pĂšre Ă©tait brun. Sa chevelure Ă©paisse et blonde contrastait avec les cheveux frisĂ©s si courts de mon pĂšre. En femme Ă©lĂ©gante mais sans fioriture, elle ne se maquillait que trĂšs peu. Pourtant, de magnifiques yeux bleus Ă©clairaient son visage si souvent crispĂ©. MalgrĂ© ses quarante-huit ans, aucune ride ne tapissait sa figure encore juvĂ©nile. Sa peau si claire, presque translucide, laissait deviner la longue ligne de ses veines formant un labyrinthe oĂč mes yeux aimaient se perdre parfois. Dans ces moments de contemplation si rares, jâaimais ma mĂšre. Seuls son nez et ses oreilles se coloraient instantanĂ©ment de rouge lorsquâune contrariĂ©tĂ© venait assombrir son visage. Je la trouvais jolie, jâaimais sa blondeur. Elle avait tellement lâair dâun ange ! DerriĂšre sa beautĂ© fragile, un diable, pourtant, lâhabitait. Son parcours dâenfant avait quelques similitudes avec le mien. Sa maman biologique Ă©tait morte en couche et son papa des suites dâun Ă©clat dâobus, terrible vestige de la guerre 14-18. Elle avait donc vĂ©cu lâabandon avant dâĂȘtre recueillie et adoptĂ©e par une amie de son pĂšre, Mademoiselle Blanc, directrice de pouponniĂšre dans les annĂ©es 1930. Son enfance lâavait blessĂ©e. Sa mĂšre adoptive vouait une passion sans limite Ă son mĂ©tier et aux enfants dont elle sâoccupait. Celle-ci sâappliquait Ă ne faire aucune distinction entre eux. Pour ma grand-mĂšre, ces enfants Ă©taient tous les siens. Maman nous racontait avoir souffert de devoir la partager avec dâautres enfants, de parfaits inconnus selon elle. Elle ajoutait toujours Ă cela une image idyllique de sa grand-mĂšre maternelle qui, elle, avait su lâentourer et lâaimer Ă sa juste valeur. Je percevais dans ses paroles un profond regret sur cet amour déçu. Elle lançait au dĂ©tour de la journĂ©e de petites phrases anodines sur sa mĂšre qui nâĂ©taient que de lâordre du reproche : câĂ©tait une femme gĂ©nĂ©reuse mais uniquement avec les autres, elle nâĂ©tait pas si dĂ©monstrative avec elle, elle nâavait pas pu jouer tranquille Ă lâabri des autres⊠Un jour de bontĂ© et de confidence, Maman nous raconta un Ă©pisode de son enfance qui me choqua terriblement. Elle le relatait avec un ton amusĂ©, comme pour narrer une bĂȘtise anodine, mais mes oreilles dâenfants dĂ©tectĂšrent autre chose. Elle nous confia que, pendant la guerre 39-45, sa gourmandise insatiable de chocolat lâavait poussĂ©e Ă engloutir la ration hebdomadaire de tous les enfants de la pouponniĂšre. Jâeus le sentiment que ce geste quâelle appelait une bĂȘtise dâenfant rĂ©vĂ©lait plutĂŽt un esprit revanchard. Ătait-ce pour venger son sentiment de passer constamment aprĂšs les autres enfants ? Elle en riait⊠Cela mâattrista. Comment lâesprit de ma mĂšre qui nâĂ©tait alors quâune enfant avait pu la pousser Ă priver des innocents dâune sucrerie si rare pendant la guerre ? Quâavait-elle Ă©tĂ© capable dâimaginer et de faire pour assouvir sa jalousie et calmer sa frustration ? Peut-ĂȘtre quâil y avait dans cette histoire enfantine une des clĂ©s de son fonctionnement psychologique : faire payer inconsciemment aux autres les souffrances de sa vie. Rendre les autres responsables de son mal-ĂȘtre puisquâil lui fallait un coupable. Jâeus trĂšs tĂŽt le sentiment que ma mĂšre souffrait. Je lâexcuserais trĂšs longtemps de ses actes puisque jâavais intĂ©grĂ© sa souffrance. Je lâavais faite mienne, jâacceptais inconsciemment dâĂȘtre la coupable dĂ©signĂ©e pour la soulager un peu.
Je nâai jamais vu mes parents sâembrasser ou avoir un geste tendre lâun envers lâautre. Le lien qui les unissait ne paraissait pas ĂȘtre de lâamour. Mes yeux dâenfant le percevaient ainsi. Leur rĂ©ussite sociale les obnubilait. Aux dires de ma mĂšre, câĂ©tait elle qui Ă©tait Ă lâorigine de lâĂ©volution professionnelle de mon pĂšre quâelle avait rencontrĂ© Ă vingt-cinq ans. Ă lâĂ©poque, il travaillait Ă la SNCF et nâavait, disait-elle, aucune ambition. Elle lâavait alors poussĂ© Ă reprendre ses Ă©tudes puis lâavait guidĂ© dans son ascension professionnelle comme un coach. Leurs liens semblaient ce...