La Renverse
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La Renverse

  1. 348 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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La Renverse

À propos de ce livre

RĂ©cit d'une vie en perpĂ©tuelle reconstruction, "La Renverse" retrace le parcours semĂ© d'embĂ»ches d'une petite fille qui ne s'est jamais rĂ©signĂ©e. Lorsque, enfant, Faby dĂ©couvre que cette femme qui la bat et l'humilie n'est pas sa mĂšre, son dĂ©sir de libertĂ©, aussi immense que sa soif d'amour, ne cessera de la pousser vers l'inconnu, Ă  la recherche d'un autre ailleurs. Elle n'hĂ©sitera pas Ă  se brĂ»ler les ailes auprĂšs d'un conjoint violent, mais sera prĂȘte Ă  tout pour dĂ©fendre ses enfants et Ă©chapper aux monstres qui coiseront son chemin.Petit Poucet devenue femme, mĂšre et artiste accomplie, Faby Perier nous livre ici son histoire; celle d'une vie faite de douleurs, de doutes parfois, mais surtout d'espoir et de rĂ©silience; un conte moderne dans lequel elle aura su semer marĂątre, ogre et sorciĂšre des terreurs enfantines, avant d'affronter aujourd'hui un drĂŽle d'animal, crabe sournois et silencieux.

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Informations

Éditeur
Fauves editions
Année
2020
ISBN de l'eBook
9791030217971

1
L’annonce

Dans les couloirs de l’école, la sonnerie retentissait pour annoncer la fin de la journĂ©e. Les parents patientaient dĂ©jĂ  en nombre dans la cour, heureux de rĂ©cupĂ©rer leur progĂ©niture adorĂ©e. Mon cƓur s’emballait au rythme des pas des enfants qui dĂ©valaient les escaliers quatre Ă  quatre. Tout prĂšs de la fenĂȘtre, mon voisin de table venait de fermer son cartable. Il disparut en un Ă©clair. Une fois vide, ma classe qui se trouvait au premier Ă©tage de cette petite Ă©cole de village devint mon perchoir, mon observatoire. En levant les yeux, la campagne se dĂ©clinait Ă  perte de vue. Je me mis Ă  rĂȘver le temps d’un instant Ă  un hypothĂ©tique endroit oĂč quelqu’un m’attendait. En entendant les cris de mes camarades, la rĂ©alitĂ© se rappelant Ă  moi dirigea mon regard en bas, vers la cour. La distribution des bisous et des goĂ»ters parentaux m’émerveillait. Ces retrouvailles journaliĂšres se faisaient toujours dans la bonne humeur. Il y avait bien un ou deux gamins qui pleuraient mais la bienveillance de la mĂšre louve qui le rassurait ne laissait aucune ambiguĂŻtĂ© sur l’amour qui les unissait. Leur bonheur me faisait envie, j’aimais les observer du haut de mon perchoir. « Que fais-tu là ? », me demanda une petite voix douce et interrogative. « Tu devrais vite rejoindre tes camarades. Ta maman t’attend sĂ»rement. »
Je sursautai, comme prise en flagrant dĂ©lit de bonheur. La voix de ma maĂźtresse de CP venait de briser cet instant d’équilibre. Le petit oiseau que j’étais tomba brusquement du nid. Il fallait que je me dĂ©pĂȘche. Je fis mon cartable et m’éclipsai.
Comme Ă  l’accoutumĂ©e, ma maman, qui ne se mĂ©langeait pas aux autres parents, m’attendait dans la voiture. De grands gestes l’animaient Ă  travers la vitre de la 2 CV rouge. J’aimais cette voiture, je la trouvais rigolote avec ses fenĂȘtres qui ne tenaient jamais et ses grandes embardĂ©es dans les virages. L’heure n’était pas aux rires. Je compris que l’impatience de ma mĂšre avait Ă©tĂ© mise Ă  rude Ă©preuve par mon retard. En me glissant sur le siĂšge arriĂšre de la 2CV, je vis que le regard de ma jumelle Magalie clignotait en feux de dĂ©tresse. Ma mĂšre semblait trĂšs en colĂšre. Je ne savais pas pourquoi mais je ne m’en Ă©tonnai pas. Je saisis au vol le fil de la conversation engagĂ©e. « Pascale m’a traitĂ©e d’adoptĂ©e », continuait Ă  raconter ma sƓur. Un silence pesant s’installa. Ma mĂšre devint blĂȘme. « Mais qui est cette conne ? », hurla-t-elle. « C’est la fille du directeur, on s’est bagarrĂ© pendant la rĂ©crĂ©ation. », rĂ©pondit ma sƓur qui s’enfonçait dans la banquette arriĂšre pour disparaĂźtre. Elle ajouta : « Elle m’a dit, de toute façon, tu n’es qu’une adoptĂ©e comme moi. » Cette phrase devait ĂȘtre l’insulte suprĂȘme puisque soudainement ma mĂšre redĂ©marra en trombe et fit vrombir le moteur. Elle fit demi-tour n’importe comment, alla se garer sur le parking de l’école. Elle criait : « DĂ©pĂȘchez-vous, bande de gourdes ! »
Nous n’osions pas nous regarder de peur d’éveiller le moindre soupçon de complicitĂ© gĂ©mellaire chez ma mĂšre. Nous Ă©tions tellement semblables que, pour elle, cette similitude ressemblait Ă  un affront. Nous ne faisions qu’un depuis toujours. Nous Ă©tions une force vive, un souffle vital face Ă  l’adversitĂ©. Nous nous comprenions sans nous parler. Ma mĂšre nous appelait les filles et ne nous dissociait que rarement. Je ne me souviens pas depuis quand ce lien si fort nous unissait mais il Ă©tait lĂ , indestructible, probablement depuis que le monde Ă©tait monde ou plutĂŽt depuis que mon monde Ă©tait son monde et rĂ©ciproquement. Nous suivions donc notre mĂšre comme nous le pouvions en arpentant les couloirs de l’école Ă  la recherche de M. Lacassagne, le directeur.
Il ressemblait Ă  l’idĂ©e qu’on se fait des enseignants dans les annĂ©es soixante-dix. Il en Ă©tait mĂȘme presque caricatural : une posture imposante, des petites lunettes rondes et une barbe Ă©paisse lui couvrant la moitiĂ© du visage. Il gardait toujours Ă  la bouche une pipe Peterson qu’il allumait lors des rĂ©crĂ©ations. Il caressait la forme courbĂ©e de celle-ci tout en dĂ©ambulant dans les couloirs qui sentaient bon le tabac froid. J’aimais cette odeur miellĂ©e, cireuse, sĂšche, presque chaude parce qu’il se dĂ©gageait de cet homme une chaleur, une force tranquille. Il enseignait aux Ă©lĂšves de CM2 et reprĂ©sentait pour tous le dernier Ă©chelon qu’il nous fallait atteindre avant de pouvoir toucher le Graal, l’avis de passage en 6e.
J’étais effrayĂ©e qu’un si petit mot, « adoptĂ©e », puisse dĂ©clencher une telle tornade. Que voulait-il dire ? Qu’allait-il se passer ? Pourquoi ma mĂšre paraissait-elle si Ă©nervĂ©e ? Quelle bĂȘtise ma sƓur avait-elle faite ? Au dĂ©tour d’une classe, une maĂźtresse nous dirigea vers l’endroit oĂč M. Lacassagne se trouverait certainement.
ArrivĂ©es devant la porte du bureau de celui-ci, ma mĂšre nous ordonna de l’attendre dans le couloir et entra en claquant la porte. Je l’entendis hurler
 Elle criait qu’elle allait nous retirer de cette Ă©cole, que c’était inadmissible
 J’entendais la voix du directeur rĂ©pondre posĂ©ment, assez fermement. Puis la conversation devint plus monocorde, la tempĂȘte s’attĂ©nuait. AprĂšs plusieurs minutes, elle en sortit enfin
 Elle semblait plus apaisĂ©e. L’orage Ă©tait-il passé ? Nous regagnĂąmes la voiture sans dire un mot. Ma sƓur et moi sentions que quelque chose de grave venait d’arriver. Nous n’osions que peu nous regarder de peur que ma mĂšre suspecte dans le rĂ©troviseur un de nos regards complices. Par un langage de signes que nous seules comprenions, nous avions dĂ©cidĂ© de nous taire pour ne pas Ă©veiller « le monstre » qui habitait le corps de notre maman. Nous arrivĂąmes devant la maison, notre mĂšre gara la voiture dans le garage, nous sortĂźmes sans bruit. Elle nous ordonna de nous rendre dans notre chambre et de n’en sortir que lorsque nous y serions invitĂ©es.
Mes parents semblaient des privilĂ©giĂ©s. Nous habitions la vallĂ©e de Chevreuse dans une magnifique rĂ©sidence Kaufman et Broad, situĂ©e en haut d’une cĂŽte bordĂ©e par une immense forĂȘt. Cette rĂ©sidence Ă©tait la parfaite rĂ©plique des nouveaux lotissements qui se construisaient aux États-Unis. Le constructeur amĂ©ricain venait de s’implanter en France et il reprĂ©sentait le rĂȘve amĂ©ricain qui s’exporte. Mes parents Ă©taient devenus depuis deux annĂ©es les heureux propriĂ©taires de cette jolie maison bourgeoise et moderne. Trois types d’habitation existaient, nous avions la plus spacieuse et la plus standing : « La BougainvillĂ©e ». Cette grande maison comportait dix piĂšces. Au rez-de-chaussĂ©e, une grande entrĂ©e se trouvait surplombĂ©e par un couloir en mezzanine qui distribuait trois chambres. Ma sƓur et moi avions la plus petite, celle proche de l’escalier. À cĂŽtĂ©, une chambre d’amis Ă  la dĂ©coration trĂšs impersonnelle y figurait. Cette piĂšce qui ne recevait presque jamais personne semblait vide de sens. Les murs blancs ne lui confĂ©raient aucune des couleurs de la vie Ă  l’exception du velux par lequel entrait la lumiĂšre du soleil. Au bout du couloir, Ă  droite, se trouvait notre salle de bain puis la suite parentale avec sa propre salle de douche. La chambre de mes parents Ă©tait si grande que, lorsqu’en cachette ma sƓur et moi y accĂ©dions, nous jouions Ă  pĂ©nĂ©trer dans la chambre d’un chĂąteau princier. Ma sƓur faisait la princesse et moi le preux chevalier. Un long couloir jonchĂ© de placards dĂ©bouchait sur leur lit immense recouvert d’un dessus de lit en poils longs de couleur orange. J’aimais le caresser, il changeait de teinte en fonction du sens de la caresse. Au rez-de-chaussĂ©e, l’entrĂ©e donnait accĂšs Ă  un immense salon puis Ă  une salle Ă  manger avec cheminĂ©e. Tout Ă©tait trĂšs moderne, la dĂ©coration avait pour dominante les annĂ©es 70. Les fauteuils en cuir retournĂ© vert pomme dans le salon nous Ă©taient explicitement interdits. Un immense meuble bar-bibliothĂšque, sĂ©parĂ© par un mur de lumiĂšre, occupait les deux murs du fond. Dans la salle Ă  manger, le canapĂ© en cuir blanc permettait Ă  mes parents de s’adonner Ă  leurs lectures prĂ©fĂ©rĂ©es auprĂšs du feu lorsque l’hiver venait. Tout Ă©tait Ă©lĂ©gant. La moquette Ă©crue avec de longs poils donnait Ă  la piĂšce beaucoup de classe. La lumiĂšre Ă©tait traversante. Je ne me souviens pas de la manufacture des meubles mais leur qualitĂ© ne faisait aucun doute. Cette piĂšce nous Ă©tait totalement proscrite Ă  l’exception des jours oĂč mes parents recevaient. Attenante Ă  la salle Ă  manger, la cuisine en formica avait vue sur le jardin. En enfilade, une buanderie permettait d’accĂ©der au jardin de derriĂšre. Une troisiĂšme salle de bain servait de toilettes aux invitĂ©s et Ă  mes parents. À cĂŽtĂ©, le bureau de mon pĂšre restait le sanctuaire impĂ©nĂ©trable oĂč le calme absolu devait ĂȘtre respectĂ©. Les murs recouverts de liĂšge pour l’isoler du bruit empestaient l’odeur des gitanes qu’il fumait Ă  longueur de journĂ©e. Au pied du bureau, un immense canapĂ© Ă©tait devenu le lit de notre Ă©pagneul breton qui se prĂ©nommait Pluto. En face, se trouvait le bureau de ma mĂšre. Un vieil orgue reprĂ©sentait Ă  mes yeux d’enfant le seul trĂ©sor de cette piĂšce. Je ne sais pas pourquoi mais du haut de mes six ans, j’étais trĂšs fiĂšre d’habiter dans cette jolie maison mĂȘme si, derriĂšre ses murs, bien des secrets Ă©taient gardĂ©s. Habiter une si grande maison faisait de moi quelqu’un d’important. Mes parents semblaient ĂȘtre des personnes respectĂ©es, je l’étais donc aussi. J’avais su dĂ©cerner trĂšs petite qu’ĂȘtre de ceux qui ont la chance d’ĂȘtre dans une famille aisĂ©e pouvait donner une stature aux yeux du monde.
Ma mĂšre se prĂ©cipita dans le bureau de mon pĂšre et ferma la porte. Nous les entendions discuter, l’heure semblait grave ! Lorsque mes parents se rĂ©unissaient ainsi en huit clos, nous savions que quelque chose se tramait. Nous ne comprenions toujours pas le drame qui semblait se nouer, mais il planait dans l’air une Ă©trange torpeur.
Nous n’osions pas bouger, nous nous Ă©tions toutes les deux assises sur nos lits respectifs et guettions les bruits de la maisonnĂ©e. À l’affĂ»t, le moindre bruissement nous inquiĂ©tait. Nos regards se croisaient alors, tĂ©tanisĂ©s de peur. Le danger Ă©tait lĂ , nous le sentions, nous regarder nous rassurait. Nous Ă©tions deux. Peu importe ce qui allait arriver, nous Ă©tions deux. Au bout de plusieurs minutes, ma mĂšre cria : « Les filles, vous descendez ! » Ma sƓur et moi nous exĂ©cutĂąmes immĂ©diatement et dĂ©valĂąmes les escaliers du premier Ă©tage. Mon pĂšre et ma mĂšre nous firent entrer dans la salle Ă  manger. L’instant Ă©tait donc solennel. Je pressentais que les secondes et les minutes qui allaient suivre changeraient sĂ»rement le dĂ©roulement de la soirĂ©e et peut-ĂȘtre mĂȘme celui de mon existence. Il y avait trop de cĂ©rĂ©monial dans les gestes de mes parents. Ils nous autorisĂšrent Ă  nous asseoir sur les beaux fauteuils vert pomme et s’installĂšrent face Ă  nous. Une intuition, un pressentiment animal m’envahissait

AprĂšs avoir eu le geste d’approbation de mon pĂšre signifiĂ© par un mouvement de tĂȘte, ma mĂšre, enfin, prit la parole : « Savez-vous ce que veut dire adoptĂ©e ? » Je regardais ma sƓur, aussi inquiĂšte que moi. Nous rĂ©pondĂźmes en chƓur : « Non », d’une toute petite voix, avec la peur au ventre de dire une Ă©normitĂ©. Nous avions cette caractĂ©ristique qu’ont souvent les jumeaux et jumelles de rĂ©pondre la mĂȘme phrase en simultanĂ©. Cette gĂ©mellitĂ© constituait notre force, notre bouclier, notre pouvoir face aux Ă©lĂ©ments du sort.
Ma mĂšre expliqua alors l’histoire de deux petites filles abandonnĂ©es Ă  la naissance par une mĂ©chante maman qui n’avait que faire d’elles. Heureusement, des gentils parents, qui n’avaient pas pu avoir d’enfant, avaient eu l’infinie gentillesse de les rĂ©cupĂ©rer pour leur donner un toit et de l’amour. Elle racontait cette histoire avec beaucoup de dĂ©tachement comme si ce n’était pas la nĂŽtre alors qu’en rĂ©alitĂ©, ces petites filles, c’était ma sƓur et moi. Elle clĂŽtura son histoire en prĂ©cisant qu’elle avait l’intention de nous en parler un jour mais que, par la force des choses et des Ă©vĂšnements de la journĂ©e, elle le faisait aujourd’hui. Elle ferma toute conversation en disant que cela ne changeait rien, qu’ils Ă©taient nos parents, peu importe s’ils nous avaient donnĂ© la vie ou pas, ils Ă©taient nos parents. Je ne compris pas tout mais j’assimilai, je crois, l’essentiel. Ces explications rĂ©vĂ©laient donc qu’elle n’était pas ma mĂšre puisqu’elle ne m’avait pas portĂ©e dans son ventre. Ces gens-lĂ  qui nous parlaient n’étaient pas nos vrais parents. Tout Ă©tait faux, tout n’était que mensonge. Je regardais ma sƓur Magalie qui, sidĂ©rĂ©e par l’annonce, ne bougeait plus, ne rĂ©agissait plus. Elle semblait anesthĂ©siĂ©e par ce qu’elle venait d’entendre. Elle Ă©tait bien cette « adoptĂ©e » comme sa camarade de classe le lui avait si rageusement dĂ©clamĂ©. L’insulte suprĂȘme devenait rĂ©elle puisqu’elle se retrouvait dĂ©possĂ©dĂ©e d’une vraie maman, de vrais parents. Je ne suis pas certaine que nous comprenions tout mais un sentiment d’abandon vint prendre toute la place. Un sentiment de vide et de manque absolu m’inondait. Je lisais dans les yeux de ma sƓur, mon autre, le chemin que son petit cerveau de six ans opĂ©rait. Nous progressions ensemble sur ce chemin, comme par tĂ©lĂ©pathie. Nous comprenions que le ventre de cette mĂ©chante mĂšre n’était pas celui qui nous avait portĂ©s. Je me souviens avoir pleurĂ© en voyant ma sƓur si dĂ©semparĂ©e. Ma mĂšre eut un geste tendre si rare. Elle nous prit sur ses genoux et nous expliqua que cela ne changeait rien, qu’elle Ă©tait notre maman et qu’il fallait garder ce secret. Cette Ă©tonnante gentillesse de sa part me fit comprendre que ce secret, je me devais de ne pas le trahir sous peine de sanctions importantes. Je fis la promesse de ne jamais le raconter Ă  mes camarades ou Ă  qui que ce soit.
Cet aprĂšs-midi-lĂ , une profonde tristesse m’envahit. Elle ne me quittera plus jamais
 Paradoxalement, au fil des heures, un autre sentiment s’installait. Une sorte de soulagement colonisait mon cƓur. Je le sentais, il battait la chamade. Mon inaccessible rĂȘve que quelqu’un m’attende quelque part n’était peut-ĂȘtre pas irrĂ©alisable. Oui, quelque part, une maman aimante nous attendait peut-ĂȘtre. Le rĂȘve d’un bonheur accessible prenait sa place dans mon cƓur d’enfant. Je me sentais libre de pouvoir rĂȘver, libre d’espĂ©rer. Un jour, comme dans les contes de Perrault que j’aimais lire, les petits cailloux que j’aurais laissĂ©s volontairement tomber permettraient Ă  ma vraie mĂšre de me retrouver. Cet espoir de bonheur possible ne me quittera plus, il embellira mes heures les plus sombres. J’allais donc m’atteler Ă  laisser tomber dans l’avenir des petits cailloux partout oĂč mon chemin me guiderait. Je ne savais pas encore comment ni vraiment pourquoi, mais il reprĂ©sentait mon espoir de survie. Tout s’expliquait. Cette mĂšre qui se mĂ©tamorphosait parfois n’était pas ma « vraie mĂšre », elle n’était pas mon sang. C’est pour cela qu’elle ne m’aimait pas. L’amour serait ailleurs, probablement. À compter de ce jour, lorsque ma mĂšre deviendrait cette autre, j’opĂ©rerais une sorte de dĂ©tachement. Ce n’était pas grave puisqu’elle n’était pas ma vraie mĂšre. Cette annonce qui rĂ©vĂ©lait mon abandon par ma mĂšre biologique aurait pu faire naĂźtre en moi le renoncement. J’aurais pu accepter de me morfondre sur mon triste sort, ce fut tout l’inverse. J’étais, c’est vrai, prisonniĂšre d’une situation que je n’avais pas voulue mais l’espoir d’un monde meilleur venait de se rĂ©vĂ©ler Ă  l’enfant que j’étais. Je pouvais me permettre d’espĂ©rer et prĂ©tendre Ă  une vie meilleure. Le chemin du possible s’ouvrait devant moi. Quel soulagement ! J’avais envie de cĂ©lĂ©brer l’espoir ! La vie me faisait un signe. L’amour d’une maman existait sĂ»rement quelque part. Peu importe le tableau qui m’en avait Ă©tĂ© fait, une maman ne pouvait ĂȘtre qu’amour. Un jour, cette mĂšre et cet amour, je les retrouverais
 Je me fis cette promesse !

2
La maison témoin

Mes parents capitalisaient leur vie sur les apparences. Elles semblaient calquĂ©es sur les brochures distribuĂ©es par le promoteur immobilier Kaufman and Broad. Heureux propriĂ©taires d’une belle maison tĂ©moin, au regard du monde, celle-ci tĂ©moignait de leur rĂ©ussite. Mon pĂšre, trĂšs brun et de taille moyenne, Ă©tait de corpulence trapue. Il se dĂ©gageait de lui une bonhomie joviale. Ses traits plutĂŽt ronds le rendaient naturellement sympathique. En Ă©picurien averti, il aimait la bonne table et les bons vins. Celui-ci avait su saisir l’ascenseur social qui s’était prĂ©sentĂ© Ă  lui Ă  la fin des Trente Glorieuses. Dans les annĂ©es 60, tout semblait encore possible avec un peu de courage. AprĂšs un simple certificat d’études en poche, Ă  force d’ambition et de travail, il avait gravi les Ă©chelons. Devenu gĂ©rant d’une sociĂ©tĂ© informatique aprĂšs n’avoir Ă©tĂ© qu’un simple programmeur, il gagnait trĂšs bien sa vie. Affable, blagueur et bon orateur, ses employĂ©s l’apprĂ©ciaient beaucoup. Son entreprise situĂ©e sur les bords de Seine Ă  Chatou avait intĂ©grĂ©, depuis quelques mois, de grands immeubles prestigieux oĂč logeaient des enseignes technologiques de pointe. Mon pĂšre se montrait fier de bĂ©nĂ©ficier de leur rayonnement Ă©conomique. TrĂšs rĂ©guliĂšrement, celui-ci se rendait Ă  des dĂ©jeuners d’affaires avec des clients qui s’éternisaient. Il revenait trop alcoolisĂ© au goĂ»t de ma mĂšre. Cela avait le don de l’énerver, elle passait alors ses nerfs sur les petites filles que nous Ă©tions. Mon pĂšre, issu d’une famille nombreuse de huit frĂšres et sƓurs, reprĂ©sentait l’enfant prodige de la fratrie, celui qui avait rĂ©ussi. De nombreux conflits naissaient avec quelques-uns de ses frĂšres et sƓurs qui se revendiquaient encore de la classe ouvriĂšre. Un fossĂ© s’était creusĂ© et les rĂ©unions familiales se rĂ©vĂ©laient mouvementĂ©es. Je ne comprenais pas le sens des tensions mais je sentais que la condescendance de mon pĂšre alimentait la jalousie de certains. Mes grands-parents paternels ressemblaient Ă  un couple parfait. L’amour qui les unissait figurait le noyau de leur histoire familiale, au dĂ©triment peut-ĂȘtre de l’amour pour leurs enfants.
Comme beaucoup de femmes de la nouvelle bourgeoisie des annĂ©es 70, ma mĂšre Ă©tait femme au foyer. Celle-ci, comptable dans une autre vie, avait dĂ» renoncer Ă  son travail pour faciliter les dĂ©marches de notre adoption. Elle en parlait souvent depuis que ma sƓur et moi connaissions notre histoire. J’entendais dans ces mots un regret et mĂȘme un sacrifice. Ma mĂšre Ă©tait aussi claire de peau que mon pĂšre Ă©tait brun. Sa chevelure Ă©paisse et blonde contrastait avec les cheveux frisĂ©s si courts de mon pĂšre. En femme Ă©lĂ©gante mais sans fioriture, elle ne se maquillait que trĂšs peu. Pourtant, de magnifiques yeux bleus Ă©clairaient son visage si souvent crispĂ©. MalgrĂ© ses quarante-huit ans, aucune ride ne tapissait sa figure encore juvĂ©nile. Sa peau si claire, presque translucide, laissait deviner la longue ligne de ses veines formant un labyrinthe oĂč mes yeux aimaient se perdre parfois. Dans ces moments de contemplation si rares, j’aimais ma mĂšre. Seuls son nez et ses oreilles se coloraient instantanĂ©ment de rouge lorsqu’une contrariĂ©tĂ© venait assombrir son visage. Je la trouvais jolie, j’aimais sa blondeur. Elle avait tellement l’air d’un ange ! DerriĂšre sa beautĂ© fragile, un diable, pourtant, l’habitait. Son parcours d’enfant avait quelques similitudes avec le mien. Sa maman biologique Ă©tait morte en couche et son papa des suites d’un Ă©clat d’obus, terrible vestige de la guerre 14-18. Elle avait donc vĂ©cu l’abandon avant d’ĂȘtre recueillie et adoptĂ©e par une amie de son pĂšre, Mademoiselle Blanc, directrice de pouponniĂšre dans les annĂ©es 1930. Son enfance l’avait blessĂ©e. Sa mĂšre adoptive vouait une passion sans limite Ă  son mĂ©tier et aux enfants dont elle s’occupait. Celle-ci s’appliquait Ă  ne faire aucune distinction entre eux. Pour ma grand-mĂšre, ces enfants Ă©taient tous les siens. Maman nous racontait avoir souffert de devoir la partager avec d’autres enfants, de parfaits inconnus selon elle. Elle ajoutait toujours Ă  cela une image idyllique de sa grand-mĂšre maternelle qui, elle, avait su l’entourer et l’aimer Ă  sa juste valeur. Je percevais dans ses paroles un profond regret sur cet amour déçu. Elle lançait au dĂ©tour de la journĂ©e de petites phrases anodines sur sa mĂšre qui n’étaient que de l’ordre du reproche : c’était une femme gĂ©nĂ©reuse mais uniquement avec les autres, elle n’était pas si dĂ©monstrative avec elle, elle n’avait pas pu jouer tranquille Ă  l’abri des autres
 Un jour de bontĂ© et de confidence, Maman nous raconta un Ă©pisode de son enfance qui me choqua terriblement. Elle le relatait avec un ton amusĂ©, comme pour narrer une bĂȘtise anodine, mais mes oreilles d’enfants dĂ©tectĂšrent autre chose. Elle nous confia que, pendant la guerre 39-45, sa gourmandise insatiable de chocolat l’avait poussĂ©e Ă  engloutir la ration hebdomadaire de tous les enfants de la pouponniĂšre. J’eus le sentiment que ce geste qu’elle appelait une bĂȘtise d’enfant rĂ©vĂ©lait plutĂŽt un esprit revanchard. Était-ce pour venger son sentiment de passer constamment aprĂšs les autres enfants ? Elle en riait
 Cela m’attrista. Comment l’esprit de ma mĂšre qui n’était alors qu’une enfant avait pu la pousser Ă  priver des innocents d’une sucrerie si rare pendant la guerre ? Qu’avait-elle Ă©tĂ© capable d’imaginer et de faire pour assouvir sa jalousie et calmer sa frustration ? Peut-ĂȘtre qu’il y avait dans cette histoire enfantine une des clĂ©s de son fonctionnement psychologique : faire payer inconsciemment aux autres les souffrances de sa vie. Rendre les autres responsables de son mal-ĂȘtre puisqu’il lui fallait un coupable. J’eus trĂšs tĂŽt le sentiment que ma mĂšre souffrait. Je l’excuserais trĂšs longtemps de ses actes puisque j’avais intĂ©grĂ© sa souffrance. Je l’avais faite mienne, j’acceptais inconsciemment d’ĂȘtre la coupable dĂ©signĂ©e pour la soulager un peu.
Je n’ai jamais vu mes parents s’embrasser ou avoir un geste tendre l’un envers l’autre. Le lien qui les unissait ne paraissait pas ĂȘtre de l’amour. Mes yeux d’enfant le percevaient ainsi. Leur rĂ©ussite sociale les obnubilait. Aux dires de ma mĂšre, c’était elle qui Ă©tait Ă  l’origine de l’évolution professionnelle de mon pĂšre qu’elle avait rencontrĂ© Ă  vingt-cinq ans. À l’époque, il travaillait Ă  la SNCF et n’avait, disait-elle, aucune ambition. Elle l’avait alors poussĂ© Ă  reprendre ses Ă©tudes puis l’avait guidĂ© dans son ascension professionnelle comme un coach. Leurs liens semblaient ce...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Copyright
  4. Titre
  5. Préface
  6. 1. L’annonce
  7. 2. La maison témoin
  8. 3. L’échappĂ©e belle
  9. 4. Modes et travaux
  10. 5. À table !
  11. 6. Tout doit ĂȘtre nettoyĂ©
  12. 7. Vroum, vroum
  13. 8. La grande musique
  14. 9. Seule au monde
  15. 10. Mademoiselle
  16. 11. La révélation
  17. 12. Le regard d’un pùre
  18. 13. L’alliĂ©e
  19. 14. Le départ
  20. 15. Cet ĂȘtre qui grandit
  21. 16. Plus rien

  22. 17. La transition
  23. 18. L’apparition
  24. 19. Maura
  25. 20. Le Molosse
  26. 21. Elles !
  27. 22. Devenir papillon
  28. 23. Une nouvelle vie
  29. 24. Une petite boule
  30. 25. Patient
  31. 26. Les autres
  32. 27. Proto-colĂšre
  33. 28. Le mur
  34. 29. Un nouvel amour
  35. 30. Carton plein
  36. 31. Mal-Ă -dire
  37. 32. Mon ADN
  38. 33. Les héroïnes du quotidien
  39. 34. Raz-de-marée
  40. 35. L’aventure humaine
  41. 36. Le cri
  42. 37. Un nouveau défi

  43. 38. Le sésame
  44. 39. Écrire ! Et, crie !
  45. Table des matiĂšres

Foire aux questions

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