L'Ćuvre du grand cinĂ©aste russe AndreĂŻ Tarkovski (1932-1986) n'a pas la rĂ©putation d'ĂȘtre facile d'accĂšs auprĂšs du grand public, et sans doute est-ce dĂ©jĂ une raison suffisante pour en explorer les Ă©nigmes et les mystĂšres afin de la rendre plus accessible. En effet, celui qui prend la peine de scruter la richesse impressionnante de ses films dĂ©couvre comme les strates multiples d'une vie et d'une Ćuvre entremĂȘlĂ©es, qui ne se laissent pas sonder par les seules ressources de la raison.

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SACRIFICE D'ANDREI TARKOVSKI (LE)
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Art GeneralCHAPITRE II
LE SACRIFICE : ANALYSE ET INTERPRĂTATION
Introduction
Nous allons maintenant aborder le dernier film dâAndreĂŻ Tarkovski, Le Sacrifice (1986)1. Cette Ćuvre importante dans lâhistoire du cinĂ©ma mĂ©rite quâune Ă©tude approfondie lui soit consacrĂ©e. Une premiĂšre approche, socio-historique, exposera la genĂšse de lâĆuvre : de la formation de lâidĂ©e cinĂ©matographique, jusquâau tournage et Ă la rĂ©ception du film au Festival de Cannes de 1986. Comme il sâagit du dernier film du cinĂ©aste, nous accompagnerons le rĂ©alisateur lui-mĂȘme jusquâĂ son dernier souffle. Les derniers moments de sa vie montrent Ă quel point son existence et son Ćuvre ont Ă©tĂ© intimement mĂȘlĂ©es.
Lâanalyse dâun film suppose de distinguer deux dimensions. Il y a presque toujours une partie descriptive. Il ne sâagit pas de dĂ©crire les images de tout un film, travail fastidieux et souvent inutile, mais dâen retenir les Ă©lĂ©ments les plus significatifs selon lâanalyse que lâon se propose de faire. Le travail du dĂ©coupage aprĂšs montage est la maniĂšre la plus exhaustive de procĂ©der. La deuxiĂšme dimension sâarticule Ă la premiĂšre : de la description il faut parvenir Ă lâobservation : relever ce qui pourra servir la visĂ©e que lâon se propose dans lâinterprĂ©tation, Ă savoir, en ce qui nous concerne, relever les Ă©lĂ©ments spirituels et thĂ©ologiques du film et les mettre en perspective.
Lâobservation demande, dans un premier temps, de trouver des cadres et des structures dans lesquelles enregistrer les donnĂ©es quantitatives. Nous proposerons des mĂ©thodes et grilles dâanalyse qui, par leur efficacitĂ©, certes relative, permettront de prendre la mesure dâun certain nombre dâĂ©lĂ©ments Ă examiner par la suite plus attentivement. Ă mesure que le travail avancera, lâinterprĂ©tation jouera un rĂŽle de plus en plus important, jusquâĂ en Ă©prouver les limites.
Nous proposons plusieurs mĂ©thodes de travail : deux mĂ©thodes attentives Ă la structure du film sâappuyant sur le dĂ©coupage aprĂšs montage en sĂ©quences, scĂšnes et plans, et ensuite un sĂ©quençage Ă la maniĂšre de la sĂ©miologie du cinĂ©ma. On complĂštera le dispositif par une analyse de la bande son, une analyse plan par plan, et une analyse thĂ©matique.
Si, thĂ©oriquement, une distinction subsiste entre analyse et interprĂ©tation, dans la pratique, les textes produits par les critiques contiennent souvent ces deux dimensions. Nous avons aussi appris de Tarkovski sa dĂ©fiance Ă vouloir chercher un sens en dehors des impressions subies par le film, ce qui conduirait trop facilement, par exemple, Ă chercher des symboles lĂ oĂč il est surtout important de « vivre » un film2.
Dans ce travail, nous avons cependant essayĂ© autant que faire se peut de distinguer lâanalyse de lâinterprĂ©tation dans un souci dâobjectivation. Dans les deux premiĂšres mĂ©thodes que nous avons Ă©voquĂ©es plus haut, dĂ©coupage et sĂ©quençage, il est plus facile de sâen tenir Ă des Ă©lĂ©ments objectifs. Lâanalyse de la bande son oblige dĂ©jĂ Ă dĂ©border lâunilatĂ©ralisme de ces deux structures : certains sons jouent un rĂŽle essentiel, porteurs de sens, et se font entendre tout au long du film. Lâanalyse par plan, et plus encore lâanalyse thĂ©matique (qui reprend de maniĂšre transversale le contenu de nombreux plans), nous plonge plus profondĂ©ment encore dans lâinterprĂ©tation. Finalement lâinterprĂ©tation se justifiera toujours par lâexcĂšs de sens dâune image, qui tend Ă lâinfini.
Une note de lâauteur peut Ă©clairer la structure complexe du Sacrifice, elle-mĂȘme liĂ©e Ă une intention, qui donne un certain style au film. Câest dans cette derniĂšre Ćuvre que Tarkovski a voulu porter le plus loin possible lâaccord quâil voyait entre le cinĂ©ma et la poĂ©sie, ou pour le dire plus clairement, faire rĂ©sonner les possibilitĂ©s poĂ©tiques du cinĂ©ma comme maniĂšre de comprendre et aimer la vie.
En Ă©laborant Le Sacrifice, je ne me suis plus limitĂ© Ă travailler chaque scĂšne dâaprĂšs ma propre expĂ©rience et les lois de la dramaturgie : jâai essayĂ© de construire tout le film dans un sens poĂ©tique, en unissant toutes les scĂšnes entre elles. Jây avais attachĂ© beaucoup moins dâimportance dans mes autres films. VoilĂ pourquoi la structure gĂ©nĂ©rale du Sacrifice est devenue sensiblement plus complexe et a pris la forme dâune parabole poĂ©tique3.
Câest de cette structure complexe que nous allons essayer de donner idĂ©e en lâabordant sous les diffĂ©rents angles que nous avons mentionnĂ©s et en tĂąchant de les ouvrir sur autant dâinterprĂ©tations possibles. Mais commençons par la genĂšse du film.
2.1. GenĂšse du Sacrifice
2.1.1. De lâidĂ©e au tournage
2.1.1.1. Une histoire longue à mûrir
Du premier long-mĂ©trage de Tarkovski, LâEnfance dâIvan (1962) au dernier, Offret (1986) ou Sacrifice en suĂ©dois, un trĂšs long chemin a Ă©tĂ© parcouru par le rĂ©alisateur. Comment est nĂ©e lâidĂ©e du Sacrifice ? En parcourant son Journal, on trouve une sĂ©rie dâindications et de notes Ă diffĂ©rentes Ă©poques qui permettent de dĂ©couvrir une partie de la genĂšse du film.
Le 3 juillet 1975, le rĂ©alisateur a dĂ©jĂ en tĂȘte des Ă©lĂ©ments proches de la figure du futur Alexandre du Sacrifice, en travaillant sur E. T. A. Hoffmann (1776-1822). « Une chose est claire, câest que lâune des strates de son Ćuvre, câest lui-mĂȘme, sa maladie, son amour malheureux, sa mort. Une autre, câest le monde de son imagination, de ses Ćuvres qui nâont pas encore vu le jour⊠»4. Comme Hoffmann, Alexandre est une figure de lâartiste complet : esthĂšte, Ă©crivain, essayiste, philosophe, acteur. Mais un Ă©vĂ©nement sâest produit pendant cette mĂȘme annĂ©e 1975, quâil est important de noter. Le 26 septembre, en effet, il note dans son Journal :
Je nâai pas encore trouvĂ© une minute pour consigner un petit Ă©vĂ©nement qui a eu lieu ici, un mardi du mois dâaoĂ»t. Ă 8 heures 15 du soir, Larissa et Tiapa5 sont sortis pour accompagner NikolaĂŻev (le procureur) et le juge dâinstruction, qui regagnaient leur voiture. Ils Ă©taient venus avec des amis pique-niquer au bord de la riviĂšre, prĂšs de chez nous. Les voilĂ debout prĂšs de la voiture, Ă bavarder. Soudain lâun dâentre eux aperçoit dans le ciel un Ă©clat inhabituel, Ă©trange. (Il y avait aussi, avec eux, V. Lipatkine, un ouvrier-maçon de Chilovo). Cette lumiĂšre sâavance vers eux, semblable Ă un champignon cernĂ© par un contour plus lumineux, comme produit par la lune. Cet Ă©clat a tout envahi autour, en sâapprochant tout prĂšs, en sâaplatissant â puis sâest dissipĂ©. Il sâest mis alors Ă faire tout Ă fait sombre. Le ciel Ă©tait plein dâĂ©toiles. Lâun des observateurs â le procureur, je crois â a Ă©voquĂ© la guerre nuclĂ©aire et dit quâil valait mieux mourir chez soi plutĂŽt que nâimporte oĂč6. Ils sont montĂ©s aussitĂŽt en voiture et sont partis (tous les trois). Rien de semblable, ni avant, ni aprĂšs, nâeut lieu. Tiapa a eu trĂšs peur, et, durant plusieurs jours, il nâa parlĂ© que de cela, cherchant Ă faire dire aux grandes personnes la raison dâun tel phĂ©nomĂšne. Mais personne, Ă©videmment, nâa su la lui dire. Tout cela sâest produit en lâespace de quelques minutes, donc dans une certaine durĂ©e. Je note tout cela dâaprĂšs ce que mâont racontĂ© Larissa, Tiapa et V. Lipatkine7.
ĂvĂ©nement inexpliquĂ© mais significatif pour lâĂ©poque8. Il a pu influencer Tarkovski dans lâĂ©criture des scĂ©narios de Stalker et du Sacrifice, et mĂȘme Nostalghia, en intĂ©grant lâidĂ©e de fin du monde ou dâĂ©vĂ©nements, signes mystĂ©rieux, Ă©voquant la fin.
Pour revenir au Sacrifice proprement dit, nous trouvons encore une trace dans son Journal de notes préliminaires de ce qui ne constitue pas encore un scénario, mais seulement des impressions et idées. Ainsi, en juin 1979, il écrit :
Quelquâun â un Ă©crivain â a atteint les sphĂšres spirituelles supĂ©rieures. Il est honnĂȘte. Solitaire. Il a connu le succĂšs, lâagitation. Il constate sur sa figure des symptĂŽmes de lĂšpre. Il attend toute une annĂ©e avant que la maladie se dĂ©clare ouvertement. Et câest alors que les mĂ©decins lui dĂ©clarent quâil est sain. Il rentre chez lui. De la poussiĂšre. Du papier tout usĂ©, « mangĂ© », que le crayon traverse. « Ăa ne fait rien, ça ne fait rien ! Câest bien ! » Mais il est dĂ©jĂ vidĂ© par la peur qui lâhabite depuis un an. Son attitude de philosophe Ă lâĂ©gard de la vie sâest effondrĂ©e sous lâeffet de la peur devant une maladie mortelle. Et il comprend que (et pourquoi) le pire des pĂ©chĂ©s est lâorgueil. Il ouvre le livre et lit Au commencement Ă©tait le Verbe. Un gĂ©ant pĂ©trifiĂ© (Bagno Vignoni). Un homme qui a oubliĂ© que la mort lui Ă©tait apparue. Il se torture pour se souvenir9.
De nouveau la question de la maladie le hante, puis celle de lâorgueil. Il y a surtout un verset biblique qui traversera toutes les versions des scĂ©narios : « Au commencement Ă©tait le Verbe » (Jn 1,1). En date du 20 avril 1980, il Ă©crit :
Aujourdâhui je ne sais pourquoi, mâest revenue lâidĂ©e de Les deux ont vu le renard : peut-ĂȘtre quâĂ la fin, aprĂšs quâils ont regardĂ© la tĂ©lĂ© et vu lâallocution dâun quelconque Capo, lequel parle du dĂ©clenchement de la guerre, lâun des deux se donne la mort, la nuit, aprĂšs quoi lâon comprend que câĂ©tait un film et non point la vraie guerre10.
On retrouvera la scĂšne de la tĂ©lĂ©vision et lâannonce faite de la guerre dans Le Sacrifice. Sur ce qui suit, câest la diffĂ©rence entre rĂ©alitĂ© et fiction qui est accentuĂ©e, Tarkovski en modifiera lâidĂ©e. Plus tard, le 28 dĂ©cembre de la mĂȘme annĂ©e (1980), il note : « Je voudrais faire autre chose. Je voudrais faire : un Ă©crivain Ă qui on a diagnostiquĂ© une maladie mortelle. Jâen ai parlĂ© Ă Nekhorochev : il est pour, et ça plaĂźt aussi Ă Strougatski »11.
Arrive alors lâannĂ©e 1981. La collaboration avec A. Strougatski sâorganise, bien quâelle ne dure que jusquâau mois de mai12. Tarkovski explique alors quâil ne sâagit pas seulement dâune guĂ©rison physique mais aussi spirituelle, une « renaissance spirituelle » incarnĂ©e par lâimage dâune femme. Pendant que Tarkovski travaille et rĂ©flĂ©chit par Ă -coups Ă ce futur film, toutes sortes dâautres idĂ©es et de projets lui traversent lâesprit. Il travaille sur Nostalghia en novembre 1981, il a des idĂ©es pour un film sur saint Antoine13, pĂšre du dĂ©sert, une idĂ©e qui perdurera jusquâen 1986, lâannĂ©e de sa mort.
DĂ©but 1982, il lit des textes des PĂšres de lâĂglise (Vies des PĂšres)14. Et câest de lĂ que lâidĂ©e de lâarbre sec qui reprend vie lui est venue. Nous en avons une trace dans son Journal, aux mois de fĂ©vrier et mars 1982. Il y recopie texto lâapophtegme de Jean Colobos (ou Kolov) en date du 5 mars15. En juin 1982, il fait un rĂȘve :
Je me suis endormi et jâai rĂȘvĂ© de la campagne, de MiasnoiĂ© : un ciel lourd, sombre, menaçant, violet fo...
Table des matiĂšres
- Couverture
- 4e de couverture
- COLLECTION
- Titre
- Copyright
- Dédicace
- RĂSUMĂ
- PRĂFACE
- LISTE DES ABRĂVIATIONS
- INTRODUCTION
- CHAPITRE I â LâESTHĂTIQUE TARKOVSKIENNE
- CHAPITRE II â LE SACRIFICE : ANALYSE ET INTERPRĂTATION
- CHAPITRE III â ENJEUX THĂOLOGIQUES
- CONCLUSION GĂNĂRALE
- BIBLIOGRAPHIE
- ANNEXE DĂCOUPAGE PLAN / SCĂNE / SĂQUENCE
- CRĂDITS DU FILM « OFFRET : SACRIFICATIO »
- Table des matiĂšres
- Titres parus dans la collection
Foire aux questions
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