Les frères Coen
« Tuer quelqu’un est très dur, très douloureux, et très… très long. »
Alfred Hitchcock, cité sur l’affiche française de Blood Simple, premier film réalisé par les frères Coen.
Depuis 1984, les frères Joel et Ethan Coen ont réalisé dix-huit films, gagné une Palme d’or, un nombre impressionnant d’Oscars, d’hommages et de prix partout sur la planète. Pourtant, ils restent parmi les cinéastes qui ont un des styles les plus insaisissables du cinéma américain actuel. Du western à la comédie musicale, de l’humour à la mélancolie, ils se baladent partout avec une liberté rafraîchissante. Malgré cette diversité apparente, leur signature est toujours facilement reconnaissable. Ils sont parmi les rares à savoir réconcilier cinéma d’auteur et succès auprès du grand public. Presque des magiciens !
Qui sont-ils ?
Des frères Lumière aux frères Dardenne, en passant par les Safdie, les Larrieu, les Taviani et d’autres, l’histoire du cinéma n’a pas manqué de fratries célèbres. Et les frères Coen ont assurément leur place dans cette belle liste !
Joel voit le jour en 1954, suivi d’Ethan en 1957, dans le Minnesota. Ils choisiront, des années plus tard, cet État et son voisin, le Dakota du Nord, comme environnement géographique pour Fargo, peut-être leur film le plus célèbre.
Les deux frères ont grandi dans une famille aisée, un foyer sans histoire, supervisé par un père économiste et une mère historienne de l’art. C’est pour tromper l’ennui de leur quotidien dans une petite ville sans grande animation qu’ils ont passé leur enfance à refaire en super-8, et à leur façon, des films qu’ils voyaient à la télé en compagnie de leurs voisins (une caractéristique qu’ils partagent avec Tim Burton qui a souvent évoqué lui aussi sa façon d’avoir déjoué la monotonie d’une enfance en banlieue, grâce à des petites caméras et à sa créativité).
Joel, l’aîné et le plus grand en taille, sera pourtant le seul, au départ, à penser à une carrière en cinéma. Après des études à l’Université de New York, il trouve vite un petit boulot de monteur et travaille sur les premiers films de Sam Raimi, en particulier sur Evil Dead (1981). En 1985, il écrit avec son frère le scénario de Crimewave pour Raimi. Ethan, de son côté, fait des études de philosophie à Princeton (fait amusant : pendant ses études, il consacre sa thèse à Ludwig Wittgenstein, philosophe autrichien, particulièrement intéressé par le langage et la religion, des éléments qui seront directement utilisés dans A Serious Man, sorti en 2009).
Lorsque Joel décide de réaliser son premier film, il se tourne immédiatement vers son frère Ethan à qui il demande d’écrire le scénario. Blood Simple (1984), une variation sur le film noir classique, évoquant tout particulièrement The Killers de Robert Siodmak (1946), gagne le grand prix du Festival de Sundance et est comparé par certains critiques, dont Richard Corliss du magazine Time, à Citizen Kane !
De Blood Simple à The Man Who Wasn’t There, les deux frères se partagent les tâches ainsi : Joel est crédité comme réalisateur et Ethan comme scénariste et producteur. Mais en 2004, avec Ladykillers, ils deviennent enfin officiellement les frères Coen, et sont crédités comme coréalisateurs, coscénaristes et coproducteurs (et comonteurs, sous le pseudonyme Roderick Jaynes !). Il faut dire qu’une règle étrange dans l’industrie du cinéma américain interdit de créditer deux personnes au poste de réalisateur jusqu’à ce qu’on les ait formellement reconnues comme un duo établi.
Singuliers, les Coen le sont en raison du fait qu’ils ont réussi, depuis leurs débuts, à demeurer farouchement indépendants, une rareté dans le cinéma américain. En 1981, ils décident de financer eux-mêmes la production de Blood Simple. Ils sillonnent leur ville, Minneapolis, avec une simple bande-annonce sous le bras, et récoltent de l’argent chez les notables de la ville. 750 000 dollars plus tard, ils commencent le tournage. À la sortie du film, le succès public (et donc financier !) est au rendez-vous. Évidemment, les grands studios hollywoodiens se sont rapidement mis à leur faire les yeux doux, mais ils ont toujours refusé d’être financés par une de ces entités afin de préserver leur indépendance, notamment sur le montage final. Ils l’ont concédée une seule fois, en 1994, pour Hudsucker Proxy, conçu sous l’égide de Joel Silver, et c’est leur film le moins réussi et le moins rentable.
Une indépendance artistique, mais une volonté de faire des films grand public
Les Coen semblent avoir trouvé un chemin bien à eux dans le monde du cinéma américain contemporain : celui où naissent des films dont la signature et le style indiquent sans aucun doute possible la présence d’auteurs, tout en s’inscrivant également dans la catégorie du cinéma grand public. Une anomalie ? Pas vraiment. Du temps du grand Hollywood classique (lorsque les cinq grands studios régnaient sur l’industrie cinématographique, de 1920 à 1960), la logique était la même : les films étaient conçus pour plaire au plus grand nombre, mais sans rien sacrifier à l’expression personnelle des artisans qui les concevaient. La relation entre les Coen et cette période classique du cinéma ne s’arrête pas là ! Tous leurs films obéissent en effet aux codes des grands genres classiques, même s’ils les mélangent. Un éclectisme étonnant.
Blood Simple, leur premier film, est un polar répondant aux conventions d’un film noir presque classique. Puis ils s’illustrent dans un film de gangsters d’époque (Miller’s Crossing), dans la comédie pure (Burn After Reading ou Intolerable Cruelty), dans la comédie musicale (Hail Caesar) et dans les westerns (True Grit, The Ballad of Buster Scruggs)… Mais, puisque les Coen font rarement dans la banalité ni ne suivent une recette préétablie, ils n’hésitent pas à broui...