Sexe, amour et pouvoir
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Sexe, amour et pouvoir

Il était une fois... à l'université

  1. 152 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Sexe, amour et pouvoir

Il était une fois... à l'université

À propos de ce livre

Ce n'Ă©taient jadis que bavardage, ragots ou affaires de mƓurs. Non, il n'y avait rien de pourri au royaume du savoir! Pour maintenir l'ordre social, il fallait taire le harcĂšlement et les agressions, ne pas nommer le boys club, en ĂȘtre complice. Or des fĂ©ministes ont rompu la digue, et ce livre nous arrive portĂ© par cette vague de dĂ©nonciations spectaculaires.Étudiantes et professeures se penchent ici sur une histoire aussi ancienne que taboue: la relation entre dĂ©sir et pĂ©dagogie. Quel est le rapport entre professeur.e.s et Ă©tudiantes, et qu'arrive-t-il lorsque la sĂ©duction s'en mĂȘle? Quelles histoires cette relation raconte-t-elle, pervertit-elle ou permet-elle d'inventer? Ce livre ne prĂ©tend pas trancher la question du sexe, de l'amour et du pouvoir au sein des universitĂ©s. Il en montre plutĂŽt la complexitĂ©, tout en convoquant la communautĂ© universitaire Ă  une rĂ©sistance fĂ©ministe solidaire.

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Informations

Année
2015
ISBN de l'eBook
9782890915268

Le surgissement
d’Alcibiade: Ă©ros, fragilitĂ©,
impureté et écriture

Kateri Lemmens
Soyons prudents. Soyons subtils. Ne nous laissons pas emporter par les dĂ©lices de la polĂ©mique et de la colĂšre et de l’indignation. Le sujet est complexe, exactement aussi complexe et contradictoire que l’espĂšce Ă  laquelle nous appartenons; il ne faut surtout pas chercher Ă  l’aplatir et Ă  le repasser et Ă  le tirer Ă  quatre Ă©pingles.
– Nancy Huston, «La donne»36
Je suis convaincu que l’on ne peut Ă©crire que sur ce que l’on connaĂźt, surtout quand on traite de questions qui touchent au bien et au mal.
– Yvon Rivard, «DĂ©tournement majeur»
Ce n’est jamais simple de penser la crise au temps de la crise. De dĂ©mĂȘler les fils. De dĂ©nouer les nouages. De faire un pas Ă  reculons pour voir. Ailleurs. Autrefois. Dans son propre passĂ©, avec pudeur, tout en portant le dĂ©sir de ne pas trahir ce qui peut avoir Ă©tĂ© important, dĂ©terminant, essentiel. Explorer des vĂ©ritĂ©s complexes, parfois ambiguĂ«s. S’en tenir aux vĂ©ritĂ©s que l’on connaĂźt, intimement, tout en espĂ©rant ne pas nier l’expĂ©rience autre, celle qui s’est mal terminĂ©e, celle qui peut avoir entraĂźnĂ© la souffrance. Vouloir penser et tĂ©moigner de dimensions constitutives de la vie sans jamais nier les abus intolĂ©rables. Ces abus dont on n’a pas Ă©tĂ© tĂ©moin, mais qu’on lit, qu’on sait avoir Ă©tĂ© le cauchemar des autres.
EspĂ©rer pouvoir dire: le risque est de tout confondre, de tout uniformiser, de passer la vie humaine au rouleau compresseur du gĂ©nĂ©ral et d’oublier la parole de la littĂ©rature qui est aussi parole du particulier, de l’ivresse et de la dĂ©mesure. Des nuances, des nuances. Des nuances que je me suis donnĂ© comme tĂąche de penser Ă  partir de ce que je suis, de ce que je sais, mais aussi Ă  partir de rĂ©cits et de rĂ©flexions empruntĂ©es Ă  la littĂ©rature et Ă  la philosophie.

Histoires

J’ai vingt ans et une relation particuliĂšrement confuse avec la vie et la mort que mes Ă©tudes en philosophie aggravent Ă  leur maniĂšre – en dissociant l’esprit et le corps, en survoltant la res cogitans, mais elle seule, elles exacerbent l’impression de dĂ©sincarnation, de manquement Ă  la vie. J’ai vingt ans et lui trente-cinq et quelle importance, il est, il sera toujours de ceux que j’aime. Un ĂȘtre en lien avec le savoir et avec la vie, un ĂȘtre vivant dans le savoir et dans la vie. Professeur, bien sĂ»r, un certain niveau de professorat. Admirable professeur. Avec cette lueur trĂšs particuliĂšre qui brillait en lui quand il enseignait. Or cette lueur, qui n’est pas nĂ©cessairement Ă©rotique (puisque j’ai connu plusieurs autres professeures et professeurs qui brillaient tout autant sans que cela ne suscite aucun autre dĂ©sir que celui d’apprendre), en lui, touchait, en moi, Ă  un lieu de l’érotisme. C’était peut-ĂȘtre parce qu’il Ă©tait un homme de forĂȘt, incarnĂ©, vivant – Ă  partir de qui la vie irradiait. Jusque dans son professorat. Un homme qui allait bĂ»cher, seul, avec son cheval. Qui aimait rire et bien boire et bien manger. Qui savait, lui, la vie: ni ascĂšse ni orgie37. Je me souviens encore de lui avoir demandĂ©: apprends-moi Ă  vivre. Bien sĂ»r, j’allais ĂȘtre amoureuse. Bien sĂ»r, j’allais attendre que la session soit terminĂ©e avant de tenter le sĂ©duire, car oui, c’est bien moi qui ai rusĂ©, tout fait, pour que cette histoire advienne, pour que l’amour ou le dĂ©sir advienne. Pour que de la vie advienne quelque chose de plus. Quelque chose qui, en lui donnant de la valeur, allait nĂ©cessairement en accroĂźtre le risque. Il n’y a jamais eu ni harcĂšlement ni abus ni aucun manquement identifiable aux codes ou principes du monde universitaire. Juste un dĂ©sir qui accepte de rĂ©pondre Ă  la souverainetĂ© et au risque d’un autre dĂ©sir. Ce ne sera pourtant ni une histoire exemplaire ni un conte de fĂ©es. Ni mariage ni enfants ni bonheur Ă©ternel. Rien de tout cela. Il ne cessait de me rĂ©pĂ©ter que j’étais trop belle pour lui. Trop jeune. Il avait l’impression que tout le monde le voyait, sur la rue, que ma beautĂ© et ma jeunesse faisaient voir la faute. Sa faute. Je me souviens de ses nausĂ©es, de son malaise. Ivre de bonheur, moi, je ne voulais pas voir.
C’est Ă  la fois une vraie histoire d’amour et un «échec magnifique38» qui hante mon travail d’écriture (jamais littĂ©ralement, faut-il le prĂ©ciser). MalgrĂ© la blessure, bien sĂ»r, proportionnelle au dĂ©sir qui Ă©tait alors en jeu, je sais que je ne serais pas celle que je suis aujourd’hui sans cette histoire-lĂ . Avoir ainsi Ă©tĂ© aimĂ©e, dĂ©sirĂ©e, voulue par celui que j’avais aimĂ©, dĂ©sirĂ©, voulu a malgrĂ© tout Ă©tĂ© mĂ©tamorphose. Ouverture d’ailes, dĂ©carcassement peut-ĂȘtre davantage. Mais peut-ĂȘtre surtout adĂ©quation entre savoir et vie, entre pensĂ©e et vie – comprendre, pour la premiĂšre fois, que ces dimensions de la vie pouvaient s’animer les unes les autres. Et que le corps amoureux, dĂ©sirant, n’était pas en reste. Aurais-je fait les mĂȘmes Ă©tudes sans cette rencontre? Aurais-je ainsi travaillĂ© sur Nietzsche et sur la phĂ©nomĂ©nologie, des pensĂ©es qui ont remis le corps au foyer de leurs interrogations? Est-ce que j’écrirais ce que j’écris comme je l’écris? Aurais-je rĂ©solu autrement les questions que je me devais de poser Ă  la vie? Des annĂ©es plus tard, j’ai l’absolue assurance que je porte, encore, et dans le corps et dans l’esprit l’histoire – belle et trouble et dĂ©finitivement pas tout Ă  fait droite – de ces annĂ©es-lĂ .

Aimer, enseigner

Dans Aimer, enseigner et dans «DĂ©tournement majeur» Yvon Rivard dĂ©nonce les mĂ©faits des relations entre professeurs et Ă©tudiantes. Il s’insurge tout particuliĂšrement contre «les profs qui sĂ©duisent des Ă©tudiantes Ă  rĂ©pĂ©tition pendant des annĂ©es39». On ne peut tolĂ©rer les abus liĂ©s Ă  ce type de pratiques et on ne peut qu’ĂȘtre rĂ©voltĂ© en pensant aux mĂ©faits qu’ont pu subir certaines Ă©tudiantes sĂ©duites, voire abusĂ©es par des charmeurs professionnels et autres profiteurs institutionnels. L’universitĂ© n’est pas un cruising bar et le donjuanisme acadĂ©mique lui nuit. En revanche, les questions morales qui concernent l’amour et le dĂ©sir rĂ©ciproque, mutuel, sincĂšre, peuvent-elles faire l’objet d’une mĂȘme considĂ©ration, dĂ©nonciation, rĂ©probation? OĂč tracer la limite? OĂč commence-t-on Ă  surveiller et punir? Jusqu’à quel point la relation pĂ©dagogique universitaire est-elle thĂ©rapeutique (et, en cela, unique, distincte, problĂ©matique)? Jusqu’à quel point reprend-elle des motifs qui peuvent appartenir Ă  toute relation fondĂ©e sur l’admiration (admiration qui fonde bien des dĂ©sirs, et, j’irais mĂȘme plus loin, admiration pour le savoir qui confĂšre Ă  celui ou Ă  celle qui le dĂ©tient une vĂ©ritable, une troublante beautĂ©)?

Trois fois racontera

Dans trois Ɠuvres diffĂ©rentes, Nancy Huston va Ă©crire, penser l’histoire d’une relation amoureuse et sexuelle entre une jeune Ă©lĂšve et un professeur de lettres. À trois reprises, elle articule, mais de façon diffĂ©rente – car, oui, l’écrivaine a le droit de relire, de repenser ses fictions – le lien entre beautĂ©, dĂ©sir de sĂ©duction et Ă©ros pĂ©dagogique.
«La donne», paru en 1995, notamment dans une revue fĂ©minine consacrĂ©e Ă  la mode, oĂč je l’ai lue pour la premiĂšre fois (une lecture qui a et qui continue de changer ma vie), Nancy Huston a explorĂ© plusieurs dimensions dĂ©licates qui touchent en profondeur Ă  l’identitĂ© fĂ©minine: la donne que chacune reçoit Ă  la naissance (particuliĂšrement l’intelligence et le degrĂ© de beautĂ© conforme aux modĂšles de l’époque), les dons qu’on va dĂ©cider de cultiver, de nourrir (le charme, la curiositĂ©, la dĂ©sirabilitĂ©) et la relation entre les attributs que l’on possĂšde ou dĂ©veloppe et les chances et les opportunitĂ©s dont on va bĂ©nĂ©ficier et qui vont ĂȘtre dĂ©terminantes pour nos vies. Être belle, et intelligente, mĂȘme sans ĂȘtre la plus belle des femmes – et on a amplement reprochĂ© Ă  Nancy Huston d’avoir un jour osĂ© parler de sa beautĂ© et de son intelligence –, c’est, malgrĂ© certains heurts, disposer d’atouts indĂ©niables pour le grand jeu de la vie. Ah, tabou
 surtout, sois belle, mais ne le dis pas: ne sois belle qu’en tant que reflet dans l’Ɠil d’un homme.
«La donne» relate donc l’histoire d’une relation amoureuse entre l’élĂšve qu’a Ă©tĂ© Nancy Huston et le professeur de littĂ©rature qui a ravi sa virginitĂ© alors qu’elle avait 15 ans. C’est un essai bref, puissant, fort de ses nuances. «On voulait la mĂȘme chose», explique-t-elle, «qui Ă©tait d’ĂȘtre amoureux l’un de l’autre40.» Et si, dans cette histoire, qui est aussi une histoire de sĂ©duction, le professeur a tirĂ© profit de certains avantages (culture, statut), la jeune femme, elle, a pu compter sur d’autres atouts: sa beautĂ©, sa jeunesse, son intelligence vive. Or Huston nous prĂ©vient bien de penser cette histoire en termes de goujaterie ou d’abus.
J’étais aux anges, follement flattĂ©e, follement amoureuse, et, pendant longtemps, fiĂšre – oui, car c’était lĂ  une chose dans laquelle ma responsabilitĂ© Ă©tait pleinement engagĂ©e.
Cette histoire d’amour Ă©tait rĂ©elle, sĂ©rieuse. Elle a culminĂ© par des fiançailles, que j’ai rompues Ă  l’ñge de dix-huit ans, lorsque je suis tombĂ©e amoureuse de quelqu’un d’autre. Ainsi, pendant prĂšs de trois ans, ma vie a tournĂ© autour de cet homme. Le harcĂšlement n’avait rien Ă  faire lĂ -dedans41.
En 2012, dans Reflets dans un Ɠil d’homme, Nancy Huston va Ă©voquer Ă  nouveau une histoire d’amour entre la jeune Ă©lĂšve qu’elle aurait Ă©tĂ© et un professeur. Son rĂ©cit prend alors de nouvelles teintes. La prolifĂ©ration de l’amour libre qui poussait au consentement – c’était devenu cool, dans le vent, pour une fille d’ĂȘtre libĂ©rĂ©e et de dire oui aux garçons – permet «la rĂ©alisation sans retenue [des] fantasmes [de son dĂ©florateur et de nombreux autres hommes]42.» Huston va d’ailleurs identifier, dans cet essai, la figure professorale Ă  la figure paternelle, une pensĂ©e qu’elle approfondira dans Bad Girl en 2014, oĂč elle explicite le dĂ©sir d’ĂȘtre dĂ©sirĂ©e, dans la confusion entre dĂ©sir et amour, de la fillette qui a Ă©tĂ© une «enfant non dĂ©sirĂ©e43». C’est nĂ©anmoins dans Reflets dans un Ɠil d’homme que Nancy Huston apporte le plus de dissonances puisqu’elle Ă©voque la violence qu’aurait engendrĂ©e cette relation. Elle y esquisse le dĂ©sir de profanation – et lĂ , on n’est dĂ©finitivement plus dans le dĂ©sir-amour – que peut susciter la beautĂ© fĂ©minine: «Vous serez gravement battue. Pas Ă©tonnant: vous Ă©tiez jolie, fine et fragile comme une porcelaine, et cet homme a eu envie (comme il vous l’avouera des annĂ©es plus tard) de bousiller et d’abĂźmer cette joliesse44.»

Le surgissement d’Alcibiade

Les rapports entre dĂ©sir et apprentissage, entre Ă©ros et relation pĂ©dagogique ont fait l’objet de nombreux rĂ©cits littĂ©raires, philosophiques et psychanalytiques (la sublimation, c’est bel et bien le dĂ©sir reconduit vers le savoir intellectuel et artistique). Si cette dimension hante, par exemple, le rĂ©cit des amours d’AbĂ©lard et HĂ©loĂŻse, ou l’histoire de Hannah Arendt et Martin Heidegger, c’est au cƓur du monde grec, oĂč s’ancre notre vision du savoir et de la connaissance que viennent se nouer certaines des dimensions les plus fondamentales de notre vision de ces relations complexes. C’est notamment contre la pĂ©dĂ©rastie, qui impliquait un rapport initiatique intellectuel, politique et sexuel entre maĂźtre et Ă©lĂšve, Ă  des degrĂ©s divers, que va s’élever la voix de Socrate dans PhĂšdre et dans Le Banquet (oĂč Socrate et Diotime, tour Ă  tour, viennent soutenir, en vertu d’une certaine conception de l’amour, de l’ĂȘtre et de la beautĂ©, l’importance de ne pas consommer le dĂ©sir pĂ©dagogique). Dans PhĂšdre, souligne Jan Patočka, Socrate pourfend, en montrant sa vacuitĂ©, le discours de «celui qui, sans amour, s’intĂ©resse nĂ©anmoins Ă  l’amour physique»:
[Ce] discours trompeur qu’un homme qui prĂ©tend ne pas ĂȘtre amoureux tient Ă  un adolescent dont il veut gagner la sympathie est en rĂ©alitĂ© la feinte hypocrite d’un dĂ©bauchĂ© qui, par calcul, rĂ©duit l’érotisme Ă  sa forme la plus vulgaire. Ce qui se prĂ©sente comme une composition raffinĂ©e est en rĂ©alitĂ©, au point de vue moral, une lĂąchetĂ© rĂ©pugnante45.
Dans Le Banquet, Ă  la fois conversation philosophique sur l’amour et Ă  la fois fĂȘte, Ă  la limite, beuverie, chaque convive est invitĂ© Ă  parler d’amour. Vers la fin du discours de Socrate, que les libations n’ont pas affectĂ©, que les libations n’affectent jamais46, se font entendre Ă  la porte les coups d’un cortĂšge de buveurs. Surgit alors Alcibiade, saoul, enguirlandĂ© de lierre et d...

Table des matiĂšres

  1. Introduction
  2. Lire, penser et crĂ©er une communautĂ© Ă  l’universitĂ©
  3. Narcisse, Écho, toi et moi «Miroir/Miroir?»
  4. Il y aura toujours une autre Violette
  5. Toutes choses impossibles à juger. Portrait désemparé12
  6. Don’t touch. Do tell.
  7. Le surgissement d’Alcibiade: Ă©ros, fragilitĂ©, impuretĂ© et Ă©criture
  8. Filles d’Ève. Pouvoir et genre dans la relation pĂ©dagogique
  9. Littérature + féminismes = militance littéraire féministe. Egostory
  10. Faire parler les muses
  11. Les jalousies
  12. Le «rĂȘve d’une chose»: rapports de classes et enseignement
  13. Effacement de soi et construction d’une cathĂ©drale
  14. En perte de distance
  15. Qui aime? Qui enseigne77?

Foire aux questions

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