Seconde partie
Le malaise dans la modernité
Chapitre 4
L’Homme à l’épreuve de l’Homme : science, progrès et catastrophe
L’homme est la mesure de toutes choses.
PROTAGORAS
S’il se vante, je l’abaisse S’il s’abaisse, je le vante Et le contredis toujours Jusques à ce qu’il comprenne Qu’il est un monstre incompréhensible.
Blaise PASCAL, Pensées
Depuis Adam tout l’effort des hommes a été de modifier l’homme.
CIORAN, Précis de décomposition
| Plan | 4.1. De « l’Homme » à l’humanisme • L’Homme en débat • Les religions et l’origine de l’Homme • Le péché originel et l’existence du mal • À la recherche de « l’humanité de l’Homme » • L’Homme avant l’humanisme • Renaissance et humanisme européen • Le moment cartésien • Les Lumières et la réalisation de l’humanisme 4.2. Du règne de la science à l’ère du soupçon • L’Homme, cet animal • L’Homme et l’univers • L’Homme dissocié : la psychanalyse • Crise d’identité, renouveau de la culture • Entre existentialisme et nihilisme • Marx et les structures contre l’humanisme ? • Sous les pavés, Heidegger • Droits de l’homme et renouveau de l’humanisme ? • La fin de l’Homme ? |
| | 4.3. Le sens de l’Histoire : du progrès au déclin ? • Dire l’Histoire : faits, récit, discours • Une (brève) histoire de l’Histoire • Le progrès, nouvelle causalité ? • Les philosophies de l’Histoire • Le matérialisme historique de Marx, une science de l’Histoire ? • Sartre, la liberté et l’Histoire • La fin de l’Histoire • Que reste-t-il de l’Histoire ? • En finir avec le déclin 4.4. L’Homme et la nature : de la maîtrise à l’angoisse • Mystère de l’univers, énigme de la « nature humaine » • Le renversement décisif • De l’état de nature à la civilisation • De la nature humaine à la liberté • Maîtriser la nature • La critique de la technique : Heidegger, Arendt • La technique comme « idéologie » • Sauver la nature, sauver l’homme • Quel avenir commun ? • De la prise de conscience à l’action |
4.1. De « l’Homme » à l’humanisme
La plus utile et la moins avancée de toutes les connaissances humaines me paraît être celle de l’homme.
ROUSSEAU, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes
Il y a bientôt soixante ans, après qu’ont été libérés les camps d’extermination et de concentration nazis, l’humanité découvrait non la violence humaine, non la capacité des hommes à faire surgir l’horreur, la cruauté, le désespoir – toutes choses qui n’ont pas attendu le XXe siècle pour être le visage obscur de notre espèce –, non pas l’existence du Mal, cette question philosophique et théologique infiniment posée, mais plus simplement, et plus terriblement, l’existence d’une tentative rationnelle, théorisée, planifiée, pour dénier à des hommes leur humanité. Non les tuer, non les faire souffrir, non leur faire avouer des crimes réels ou imaginaires, non leur faire renier leurs convictions politiques ou religieuses, non les voler, les exploiter, même si tout cela était bel et bien accompli, mais par-delà ces « classiques » du Mal, une entreprise de négation de l’humain en l’Homme. Deux ouvrages majeurs doivent éclairer les prémisses d’une interrogation sur l’Homme, qui est aussi questionnement sur le sentiment d’être humain et sur l’inhumain, deux ouvrages dont les titres sont eux-mêmes invitation à considérer ce que l’entreprise nazie visait essentiellement : Si c’est un homme de Primo LEVI et L’espèce humaine de Robert ANTELME.
Aussi lit-on sous la plume de Primo LEVI ces considérations sur le sens de l’expérience vécue dans les camps : « Nous appartenions à un monde de morts et de larves. La dernière trace de civilisation avait disparu autour de nous et en nous. L’œuvre entreprise par les Allemands triomphants avait été portée à terme par les Allemands vaincus : ils avaient bel et bien fait de nous des bêtes. […] Le sentiment de notre existence dépend pour une bonne part du regard que les autres portent sur nous : aussi peut-on qualifier de non humaine l’expérience de qui a vécu des jours où l’homme a été un objet aux yeux de l’homme ». [Si c’est un homme, chap. 17] De même, l’enjeu des camps se révèle-t-il avec les mots de Robert ANTELME, mots qui nous apparaissent comme l’introduction indispensable, désormais, à toute réflexion sur l’Homme :
Le ressort de notre lutte n’aura été que la revendication forcenée, et presque toujours elle-même solitaire, de rester, jusqu’au bout des hommes. […] Les héros que nous connaissons, de l’histoire ou des littératures, qu’ils aient crié l’amour, la solitude, l’angoisse de l’être ou du non-être, la vengeance, qu’ils se soient dressés contre l’injustice, l’humiliation, nous ne croyons pas qu’ils aient jamais été amenés à exprimer comme seule et dernière revendication, un sentiment ultime d’appartenance à l’espèce. Dire que l’on se sentait alors contesté comme homme, comme membre de l’espèce, peut apparaître comme un sentiment rétrospectif, une explication après coup. C’est cela cependant qui fut le plus immédiatement et constamment sensible et vécu, et c’est cela d’ailleurs, exactement cela, qui fut contesté par les autres. La mise en question de la qualité d’homme provoque une revendication presque biologique d’appartenance à l’espèce humaine. Elle sert ensuite à méditer sur les limites de cette espèce, sur sa distance à la « nature » et sa relation avec elle, sur une certaine solitude de l’espèce donc, et pour finir, surtout à concevoir une vue claire de son unité indivisible. [L’espèce humaine, « Avant-propos »]
L’Homme en débat
La question de l’Homme, aujourd’hui, c’est la question de la fin ou du renouveau de l’humanisme. C’est donc également, en dernière instance, la question de la validité du contenu de cet humanisme. On connaît la provocante formule de Michel FOUCAULT (1926-1984) en conclusion de son « archéologie des sciences humaines », Les mots et les choses* : « L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine ». De fait, le structuralisme des années 1960, remettant en question la centralité de l’Homme comme sujet philosophique, a semblé sonner la fin de l’humanisme. Ainsi parle-t-on depuis lors d’un antihumanisme contemporain qui met en doute l’héritage de l’humanisme moral et philosophique issu, d’une part, de la Renaissance au XVIe siècle, d’autre part de la rupture cartésienne au siècle suivant (affirmation du Sujet : « Je pense donc je suis ») et enfin de la philosophie morale et politique des Lumières au XVIIIe siècle. À titre d’exemple, l’écrivain et critique Maurice BLANCHOT pouvait écrire en 1967 : « Dire noblement l’humain en l’homme, penser l’humanité dans l’homme, c’est en venir rapidement à un discours intenable et, comment le nier ? plus répugnant que toutes les grossièretés nihilistes. » [« Nouvelle revue française » n° 179, cité par E. LÉVINAS, Humanisme de l’autre homme]
La signification et la portée de cette remise en question, son caractère durable ou éphémère, n’ont cessé depuis lors de nourrir des débats intellectuels majeurs en France et en Europe. D’un coup, l’héritage occidental s’est trouvé relativisé, donc contesté, et l’insistance sur les structures, la prétention à fonder rigoureusement de véritables sciences de l’Homme, ont semblé provoquer, en toute logique, la fin de la philosophie, confrontée au « décentrement du sujet » (selon l’expression de Jacques LACAN), et son remplacement par les sciences humaines. L’histoire, la sociologie, l’ethnologie ont paru pouvoir se substituer à une forme obsolète d’interrogation de la condition humaine, la philosophie. Mais avec elle, c’est l’idée de liberté qui se trouve en question : débat majeur opposant les structuralistes – Michel FOUCAULT bien sûr, mais aussi l’ethnologue Claude LÉVI-STRAUSS (né en 1908), le marxiste Louis ALTHUSSER (1918-1990), le psychanalyste Jacques LACAN (1901-1981) ou le critique Roland BARTHES (1915-1980) – et Jean-Paul SARTRE (1905-1980), sacré – et enterré – « dernier des philosophes », qui objectait alors que « l’homme est le produit de la structure, mais pour autant qu’il la dépasse ».
Par un paradoxe bienvenu, les dernières décennies n’ont pas connu cette « fin de l’homme » annoncée par la révolution structuraliste, mais un renouveau de la réfl...