De mieux en mieux et de pire en pire
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De mieux en mieux et de pire en pire

  1. 272 pages
  2. French
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  4. Disponible sur iOS et Android
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De mieux en mieux et de pire en pire

À propos de ce livre

Tout va-t-il de plus en plus mal ou de mieux en mieux ? Si tout le monde se plaint, personne ne souhaite pourtant revenir en arrière. Entre nostalgie du passé et crainte du futur, nous adorons détester notre époque. Comment expliquer ce paradoxe ? C'est l'objet du nouveau livre de Pierre-Henri Tavoillot. Crise de l'autorité, montée des peurs et des fondamentalismes, troubles dans la laïcité, déclin de la culture générale, illusions du jeunisme et phobie du vieillissement : sur tous ces sujets, il s'agit de proposer une clé qui permette non pas nécessairement d'aimer notre époque si complexe, mais de la comprendre. Car c'est poser un regard adulte sur notre temps que d'accepter qu'aucun progrès jamais ne pourra abolir le tragique. Pierre-Henri Tavoillot est maître de conférences en philosophie à l'université Paris-Sorbonne et président du Collège de philosophie. Il a notamment publié, avec François Tavoillot, L'Abeille et le Philosophe. Étonnant voyage dans la ruche des sages, qui a connu un grand succès. 

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Informations

Éditeur
Odile Jacob
Année
2017
Imprimer l'ISBN
9782738136022
ISBN de l'eBook
9782738136039

PREMIÈRE PARTIE

Confusion de valeurs ?



Déclin des valeurs ?


Crise des valeurs, pertes des repères, déclin de la morale, confusions éthiques. De tels diagnostics sur notre époque sont tellement partagés qu’il serait bien téméraire de les mettre en doute. Et pourtant, pour peu que l’on prenne un peu de recul, le bouleversement moral de nos temps désemparés paraîtra bien limité.
Car, au fond, qu’a-t-on inventé de vraiment révolutionnaire en matière éthique depuis que le terme existe ? En réalité, pas grand-chose. Le principe de base, la fameuse règle d’or6, « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’autrui te fasse », existe depuis au moins trois mille ans puisqu’on le trouve déjà dans le zoroastrisme, dans le confucianisme, dans le bouddhisme et dans la philosophie des Anciens et des Modernes. Hobbes (Léviathan, XV) y voit même le résumé de toutes les lois.
À ce premier principe, on peut en ajouter un deuxième, plus exigeant moralement, qui définit en sus du non-préjudice la non-indifférence morale. Sa formule serait : « Ne laisse pas faire à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’autrui te fasse, à toi ou à tes proches. » Là encore, force est de constater que les morales antiques sont remplies de propositions de ce type qui invitent à sortir de l’égoïsme naturel.
Un troisième principe, désignant l’exigence morale ultime, est celui de la bonne volonté ou bienveillance. Il pourrait être formulé ainsi : « Fais à autrui ce que tu pourrais vouloir qu’autrui fasse pour toi et tes proches. » C’est un principe évangélique (Mt 7, 12 ; Lc 6, 31), mais qui, là encore, plonge ses racines dans les profondeurs de l’histoire humaine7.
Résumons. Non-préjudice (ou respect), non-indifférence (ou attention à l’autre), bonne volonté (ou bienveillance) : que peut-on vouloir de mieux en matière éthique ? Et connaît-on une seule morale, digne de ce nom, qui ferait l’éloge de l’irrespect, de l’indifférence et de la malveillance ? Non, bien sûr : ce serait même une contradiction dans les termes.
Par où l’on peut conclure que, lorsqu’on parle de bouleversement éthique, il ne s’agit pas tant du « contenu » des principes moraux que du « contexte » de leur expression. Qu’est-ce à dire ? Eh bien que, sur la base de ce consensus éthique universel, l’histoire récente a été marquée par trois transformations majeures.
La première concerne les fondements de ces principes : sur quoi reposent-ils ? Faut-il y voir la voix immémoriale de la tradition, la conformité à l’ordre immuable de la nature ou l’expression d’un commandement divin ? Ce qui caractérise la crise moderne est qu’aucune de ces trois réponses ne fonctionne plus de manière évidente et que, face au silence des sources antérieures, extérieures ou supérieures, le fondement ultime des exigences éthiques ne peut être recherché que dans l’humanité elle-même et dans ce qui rend possible sa vie commune. C’est l’âge de l’autonomie ou : « Comment obéir à des commandements qui ne viennent que de moi ? » Immense question.
La deuxième transformation concerne les domaines d’application. Au fur et à mesure qu’augmente la maîtrise par les hommes de leur existence dans le monde, le champ des interrogations éthiques s’étend aussi. Ainsi, aucune tradition passée ne peut nous éclairer de manière décisive sur ce qu’il convient de faire en matière de clonage, de procréation médicalement assistée, de thérapie génique ou d’intelligence artificielle, même si, bien sûr, on peut toujours s’en inspirer. Pourquoi naître ? Pourquoi souffrir ? Pourquoi mourir ? Peut-on choisir la couleur des yeux de ses enfants ? Quels risques y a-t-il à augmenter les performances humaines ? Quelle est la responsabilité humaine dans le maintien de la biodiversité, dans la sauvegarde de la planète ? Autant de champs nouveaux sur lesquels les morales d’antan n’avaient pas eu l’occasion d’exercer leurs sagesses.
La troisième transformation est peut-être la plus vertigineuse. Elle ne concerne pas les fondements, ni les champs d’application, mais ouvre cette question simple, qui semblait jadis réglée de toute évidence : qui est autrui ? Qui doit être l’objet de mon respect, de mon attention ou de ma bienveillance ? Est-il seulement le membre de mon clan, de mon village, de ma caste, de mon sexe, de ma race, de ma nation ? Est-il seulement humain ou peut-il être aussi animal, machine, voire végétal ? Est-il déjà l’embryon et encore le patient en état de coma profond ? Bref, où passent les frontières de l’éthique ? Gigantesque problème.
Crise des fondements, élargissement du champ des possibles, extension du domaine de l’« autrui » : on perçoit ici que la crise des valeurs est davantage une crise de croissance qu’une lente disparition. Elle ne vient donc pas d’un affaiblissement des réponses ou d’une perte du sens moral, mais d’une augmentation colossale des interrogations. Comment retrouver un sens commun face à une telle complexification ? Tel est l’objet des chapitres qui suivent.

CHAPITRE 1

Le crépuscule de l’autorité ?


« Notre temps est dur pour l’autorité. Les mœurs la battent en brèche, les lois tendent à l’affaiblir. Au foyer comme à l’atelier, dans l’État ou dans la rue, c’est l’impatience et la critique qu’elle suscite plutôt que la confiance et la subordination. Heurtée d’en bas chaque fois qu’elle se montre, elle se prend à douter d’elle-même, tâtonne, s’exerce à contretemps, ou bien au minimum avec réticences, précautions, excuses, ou bien à l’excès par bourrades, rudesses et formalisme »,
Charles DE GAULLE, Le Fil de l’épée [1932],
Plon, 1999, p. 179.
On n’a sans doute jamais autant parlé de l’autorité depuis qu’elle est en crise. Que ce soit dans la famille, à l’école, dans la cité ou dans l’entreprise, cette crise semble générale ; les signes de la disparition possible et prochaine de l’autorité sont guettés avec une attention inquiète, voire angoissée, plus rarement euphorique, alors même qu’il y a encore une trentaine d’années le terme était devenu un véritable « gros mot ». Souvenons-nous : c’était l’âge antiautoritaire, où il était « interdit d’interdire », où la « personnalité autoritaire », de préférence paternelle, machiste et rigide, était jugée responsable de la dérive tout à la fois totalitaire et capitaliste du monde moderne. Il faut bien l’admettre, après l’ivresse émancipatrice et libertaire, le temps semble venu de la gueule de bois. Et, avec elle, la mobilisation générale pour tenter de ranimer qui le père, qui le maître, qui le chef, dont la démocratie, l’individualisme et la consommation auraient provoqué la mort soudaine. Il serait donc, entend-on parfois, urgent de restaurer l’autorité de jadis ou, à tout le moins, de tenter d’en préserver précieusement les parcelles restantes. D’où la frénésie contemporaine sur ce sujet, que l’on retrouve aussi bien à la une des magazines que dans les colloques savants. Une telle passion devrait pourtant nous mettre la puce à l’oreille : est-elle vraiment menacée, cette autorité dont tout le monde parle ? Davantage que d’une réaction ou d’une conservation, ne s’agirait-il pas d’une réinvention, certes inquiète, mais peut-être plus réfléchie que jamais ? Bref, plutôt que le crépuscule, ne vivons-nous pas au contraire l’aurore de l’autorité ?

Qu’est-ce que l’autorité ?

Il faut distinguer l’autorité du pouvoir, ne serait-ce que parce qu’il peut y avoir du pouvoir sans autorité – l’autoritarisme du petit chef –, et l’autorité sans pouvoir – le prestige du vieux sage. L’autorité se distingue aussi de la contrainte par la force, qu’elle permet d’éviter, et de l’argumentation rationnelle, qu’elle dépasse. L’autorité n’a besoin ni d’imposer ni de justifier. « C’est plus qu’un conseil et moins qu’un ordre, un avis auquel on ne peut passer outre sans dommage8. » L’étymologie du terme est connue : le mot vient du latin augere qui signifie « augmenter ». L’autorité est donc une opération un peu mystérieuse qui augmente un pouvoir – le petit chef devient alors un grand homme – ou un argument – puisque l’argument d’autorité est censé avoir plus de valeur que les autres. Il y a une forme de « dopage » dans le mécanisme de l’autorité, puisqu’il consiste en un accroissement artificiel de puissance de commandement ou d’argumentation. D’où peut provenir cette augmentation ? On peut d’abord en rechercher la source – c’est la piste la plus évidente – dans une instance extérieure et supérieure au pouvoir lui-même, qui justifierait qu’on fasse confiance à ceux qui le détiennent, au point de leur obéir parfois aveuglément.
Allons à l’essentiel. Sous réserve d’inventaire, on peut repérer dans l’histoire humaine trois sources principales.
Il y a d’abord l’autorité qui vient du passé. Cela ne signifie pas seulement qu’un pouvoir ou un discours se trouve accrédité lorsqu’il a fait ses preuves et peut s’appuyer sur l’expérience ; cela veut dire plus profondément qu’un pouvoir ou un discours ne vaut que s’il est hérité et qu’il peut justifier une généalogie qui le relie, sans solution de continuité, à un passé fondateur et glorieux. La meilleure illustration est donnée par les institutions de la Rome antique. C’est là d’ailleurs que naît le mot. Pour les Romains, la fondation de leur cité avait un caractère sacré. C’est de cette fondation que les dirigeants tiraient leur légitimité. « Les hommes d’autorité, écrit Hannah Arendt, étaient les anciens, le Sénat ou les patres, qui l’avaient obtenue par héritage et par transmission de ceux qui avaient posé les fondations pour toutes choses à venir, les ancêtres, que les Romains appelaient pour cette raison les majores9. » Du même coup, ainsi que Cicéron le disait, « tandis que le pouvoir réside dans le peuple, l’autorité appartient au Sénat » (De legibus, 3, 12, 38), car c’est lui qui, relié au passé, a la capacité d’augmenter les décisions en les soustrayant aux querelles de la plèbe. À cette époque, l’âge et le train de vie des sénateurs étaient perçus comme une inestimable qualité ! « Qu’est-ce que la tradition ? », se demandait Nietzsche dans Aurore (I, § 9) : « C’est une autorité supérieure à laquelle on obéit, non parce qu’elle commande l’utile, mais parce qu’elle commande. » Ainsi, défendre la tradition est déjà commettre un sacrilège à son égard : c’est reconnaître la non-évidence de sa puissance ordonnatrice.
Le pouvoir (ou le discours) peut être augmenté à partir d’une seconde source : la contemplation d’un ordre du monde ou, comme le disent les philosophes grecs, du cosmos10. Quand on parle aujourd’hui du microcosme politique, c’est pour en souligner l’étroitesse et la mesquinerie. Chez les penseurs de la Grèce antique, si la cité est un microcosme, c’est qu’elle doit reproduire en petit ce que l’univers est en grand. La connaissance du monde permet donc de trouver les règles pour tenter de mettre de l’ordre dans la coexistence troublée et querelleuse des hommes. La philosophie politique est la quête de ce qui permet d’augmenter le pouvoir, c’est-à-dire d’en justifier la légitimité. Qui doit gouverner la cité ? Telle est sa question directrice. Aristote répondait que, à travers l’observation de la nature, on pouvait voir que « certains sont faits pour commander et d’autres pour obéir ». C’était ainsi « l’autorité de la nature », et non pas seulement celle du passé, qui justifiait les inégalités dans les sociétés d’Ancien Régime ou les systèmes de castes. La hiérarchie y était perçue comme « naturelle », distinguant des genres d’humanité distincts.
Il existe enfin, à côté du passé et du cosmos, une troisième source d’augmentation du pouvoir : c’est celle du sacré ou du theos (divin). Saint Paul en est le meilleur interprète quand il énonce cette célèbre formule : « Il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu. Si bien que celui qui résiste à l’autorité se rebelle contre l’ordre établi par Dieu » (Rm 13, 1-7). Cette fois-ci, ce n’est plus seulement le lien avec le passé fondateur ou l’identification avec l’ordre naturel qui garantit au pouvoir son autorité ; c’est la proximité avec Dieu. À vrai dire, le christianisme proposa une forme de synthèse des trois modèles, puisqu’il associait l’autorité traditionnelle, par la référence à une Révélation primordiale, l’autorité cosmologique, par l’idée d’un ordre et d’une bonté de la Création, et l’autorité théologique, par l’idée d’un Dieu omnipotent, source, donc, de tout pouvoir.
Cette synthèse impressionnante d’une autorité absolue était aussi fragile, car il n’est pas certain que ces trois sources soient compatibles entre elles. C’est d’ailleurs l’ébranlement du dispositif chrétien qui est à l’origine de la crise contemporaine de l’autorité. Que s’est-il passé ?

Déconstruction ou reconstruction ?

Avec la Renaissance, et presque simultanément, les trois formes primordiales de l’autorité vont se trouver ébranlées et contestées. L’autorité traditionnelle, qui avait déjà subi plusieurs coups de boutoir chez les Grecs comme chez les chrétiens, est fragilisée du fait de la coexistence critique de plusieurs « traditions » : le dogme chrétien et la culture païenne redécouverte. Plusieurs traditions, cela signifie la fin de la tradition car celle-ci ne supporte pas le pluralisme. L’autorité cosmologique est mise en question par les découvertes astronomiques qui interdisent désormais de voir le monde comme un ordre harmonieux beau, juste et bon. On est passé, avec Copernic et Kepler, « du monde clos à l’univers infini » (A. Koyré). Impossible donc d’y « observer la loi ». Enfin, l’autorité théologique est minée par les profonds désaccords qui la traversent à l’occasion de la Réforme : comment espérer fonder un ordre politique stable sur ce qui est devenu le principal fauteur de trouble, à savoir l’interprétation du Texte sacré ? Bref, des trois fondements de l’autorité, il ne reste rien ou, en tout cas, rien d’évident ni d’incontestable.
Mais cette déconstruction de l’autorité ancienne par la modernité s’accompagne aussi d’une tentative de reconstruction. Le projet paraît fou et voué à l’échec, puisqu’il s’agit de chercher l’augmentation d’un pouvoir non à partir d’une extériorité supérieure (le passé, le cosmos ou le divin), mais à l’intérieur de l’humanité elle-même. Nietzsche a une belle image pour décrire cette folie : il la compare au geste du baron de Münchhausen, qui, pour se sortir d’un marais où il était tombé, décide de se tirer lui-même par les cheveux.
Quelle forme peut prendre une autorité purement humaine ? La réponse est claire : c’est parce qu’il bénéficie de l’accord des humains concernés qu’un pouvoir ou un argument se trouve augmenté ou, comme on dit aussi, légitime. Cette problématique « démocratique » de l’autorité la place dans une position scabreuse, puisque aucune de ses formes ne pourra plus accéder au statut d’absolu. Mais cette faiblesse est aussi une force puisqu’elle suppose toujours l’accord des esprits, ce qui rend, lorsqu’elle y parvient, son efficacité imparable.

Qu’est-ce qui fait autorité aujourd’hui ?

Pour tenter ce bilan, il faut affronter cette question : qu’est-ce qui fait (encore) autorité aujourd’hui ? Sous réserve d’inventaire, j’en identifierai trois formes, qui ne sont pas d’ailleurs sans rapport avec les figures primordiales.

L’autorité du savoir : l’expertise

Notre époque est d’abord très réceptive à l’autorité du savoir et de la science. Nous croyons en la science. Devant elle on s’incline ; elle ferme les bouches et éteint les disc...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Copyright
  4. Avant-propos
  5. Première partie - Confusion de valeurs ?
  6. Deuxième partie - Les dilemmes d’une société d’individus
  7. Troisième partie - Panne de civilisation ?
  8. Conclusion
  9. Sources
  10. Table
  11. Du même auteur chez Odile Jacob

Foire aux questions

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