En cas de harcèlement ou de violences, on ne sait pas toujours quoi dire, comment réagir. On se retrouve démunies. Peut-être parce que, tout simplement, on ne devrait pas être confrontées à ce genre de situation. Au fil des derniers mois, j’ai aiguisé certains réflexes, quelques « trucs et astuces », qu’il me semble utile de partager, enrichis de l’expérience de Laurène Daycard, coautrice de ce livre et reporter depuis plusieurs années qui enquête sur les féminicides et les violences faites aux femmes.
Chacune est libre de se les approprier pour les adapter à son propre cas de figure, à sa propre réalité. Dans la rue, mais aussi dans d’autres situations où peuvent s’exercer des violences dont nous ne voulons plus. Dans le couple, à l’école, au travail, sur les réseaux sociaux… soyons des rebelles averties.
Qui sait, ces outils peuvent servir en cas d’urgence, pour soi ou pour aider une amie, une enfant, une voisine, une fille, une sœur. Je m’adresse aussi aux hommes, ceux qui veulent être nos alliés.
Voici un manuel – non exhaustif – de rébellion féministe.
DANS L’ESPACE PUBLIC
Il y a toute une gradation. Parfois ce ne sont que quelques mots. « Euh. Pardon. Je voudrais juste vous dire que vous avez vraiment du style… Ça vous dirait de poser pour moi ? » « Salut, ma jolie ! » ou « Vous êtes ravissante ». Voici le genre de réflexions lancées par des inconnus dans la rue pendant la période de rédaction de ce livre. Laurène et moi avons aussi reçu un nombre incommensurable de simples « Salut, ça va ? » et de « Bonjour » dits sous la forme d’une interpellation. Mais pourquoi accepter d’être les destinataires de remarques sur notre physique… surtout quand on n’a rien demandé ? On entend souvent dire que le féminisme met en péril la galanterie. Nous pensons surtout que le sexisme asphyxie la politesse. On est galant par intérêt. On est poli par civisme.
Face à un potentiel agresseur, plusieurs stratégies sont possibles. Nous souhaitons avant tout dire que celle que vous avez privilégiée sur le moment était sûrement la plus astucieuse. Parfois, c’est l’instinct de survie qui parle.
ANALYSER LE DANGER POTENTIEL
Plus d’un quart des femmes ont déjà renoncé à sortir de chez elle contre seulement 6 % des hommes, d’après une étude diffusée en 2018 par l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP). Quand on est une femme, la sécurité est l’un des paramètres à intégrer dans sa logistique. On le fait le plus souvent sans y penser, lorsqu’on rentre un peu plus tôt parce qu’on sait qu’il y aura encore des cafés et des commerces ouverts. Ou bien lorsqu’on prévoit de mettre des chaussures confortables pour marcher vite, sait-on jamais, sur le trajet du retour.
Lorsque ce sentiment d’insécurité se matérialise par une agression, même verbale, le danger peut être évalué en une fraction de seconde. Est-ce que je suis seule avec cette personne ? Est-ce la nuit ? Si oui, la zone est-elle éclairée ? Ai-je une échappatoire facile si la violence grimpe ?
Le jour de mon agression, j’ai répliqué parce que je me trouvais en plein jour, entre deux terrasses de café bondées. Je me suis dit, si cela tournait mal, qu’il y aurait forcément du monde pour venir à ma rescousse.
L’ÉVITEMENT
Au quotidien, c’est l’option la plus fréquente. Quand des « Bonjour, jolie demoiselle » et des « Vous êtes belle » sont soufflés à notre passage, nous n’avons pas toujours l’énergie ou l’envie de répondre.
Si l’on ne se sent pas en sécurité, il ne faut pas hésiter à se fier à son intuition et à son évaluation du danger. Prendre ses jambes à son cou ? S’arrêter, au contraire, pour laisser passer devant soi un homme qui nous suit de trop près dans la rue, et ainsi le piéger à son propre jeu ? Au cinéma, un homme est déjà venu s’asseoir à côté de Laurène, armé d’un large sourire avant de la fixer, elle, plutôt que l’écran. Le reste de la salle était vide. Flairant le piège, elle a préféré changer de siège. Mieux vaut ne pas laisser de place au doute.
Pour se rebeller en douce et sans risque, quelques outils sont à portée de main.
Ils permettent de déjouer une situation déplaisante, voire potentiellement dangereuse, ou tout simplement de nous rassurer :
— les écouteurs : on peut les mettre aux oreilles, mais la musique en sourdine pour rester vigilante, tout en faisant croire que l’on ne peut pas entendre le harcèlement – ainsi, dissuader les hommes de nous interpeller, comme si on était hors d’accès ;
— un livre ou un magazine : avoir l’air occupée peut décourager un harceleur de se lancer. Dans les transports en commun, on peut combiner l’option écouteurs avec de la lecture ;
— l’appel à un proche, pour se sentir accompagnée pendant la durée du trajet qui nous met mal à l’aise. Il est aussi tout à fait possible de répondre à un faux appel téléphonique, et d’en profiter pour s’en aller, si l’on souhaite couper court à une interaction non souhaitée.
L’une de mes amies, qui appartient à une troupe de danse, me disait récemment que sa professeure l’avait invitée à travailler sa posture pour gagner en autorité. Sûre d’elle, mais prête à sortir les griffes pour attaquer si besoin. Cette image nous incite à adopter une gestuelle de puissance qui permet de se réapproprier la rue.
La rue est tout autant à nous qu’aux hommes, alors il ne faut pas hésiter à l’occuper : passer une après-midi à lire sur un banc, flâner pour découvrir son quartier, organiser un cours de sport, ou tout autre loisir, sur une esplanade publique, dans un square, ou tout simplement profiter d’un rayon de soleil pour boire un café en terrasse. Dans les transports en commun, occuper l’espace c’est littéralement ne pas hésiter à prendre de la place, pour contrer le phénomène de manspreading (« étalement masculin ») lorsqu’un homme écarte plus que de raison ses jambes et force sa voisine à serrer les siennes. Ouvrez les yeux, vous verrez à quel point c’est fréquent…
Tout est fait pour effacer les femmes dans l’espace public : 2 % seulement des noms de rues en France portent un nom de femme. À Paris, de 1870 à 2004, 24 statues de femmes ont été érigées, contre 325 à la gloire des hommes. Les skateparks, une part importante de l’investissement des municipalités dans l’infrastructure jeunesse, sont occupés à 95 % par des hommes. 75 % des budgets publics destinés aux loisirs des jeunes le sont en fait aux loisirs des garçons.
Se montrer visibles dans l’espace public, c’est déjà une forme de résistance.
Source pour tous les chiffres cités ci-dessus :
www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/dossiers/sexisme-pas-notre-genre/chiffres-clefs/
L’ACTION
Verbaliser l’agression
Option A. Lui dire ce qu’il est en train de faire : « Monsieur, ceci est du harcèlement » ; ou juste un « non », prononcé haut et fort.
Option B. Face à un « dragueur de rue », il est possible de jouer au boomerang. Il vous dit que vous êtes mignonne ? Un sifflement ? Demandez-le en mariage, le regard droit. Vous reprenez le dessus par surprise. La plupart des « dragueurs de rue » ne cherchent pas tant à draguer des femmes qu’à se rassurer sur leur propre virilité.
Option C. Lui demander de répéter ce qu’il vient de vous dire, comme si vous n’arriviez pas à l’entendre. Plus il répète, plus la charge insultante est vidée de sa substance, pour laisser place à un sentiment d’absurdité. Il se fatigue et c’est lui qui déguerpit.
Option D. La réaction surprise. C’est ce que la sociologue et formatrice d’autodéfense féministe Irene Zeilinger appelle « l’intervention paradoxale ». Faire un cri animal ? Une grimace de guerrière ? Balancer une phrase totalement sortie de son contexte ? Ou en répeter une à l’infini ? Cette option peut désarçonner le gêneur et le décourager.
Faire un rappel à la loi
Il suffit d’énoncer à voix haute les textes de loi. Tous sont disponibles sur legifrance.gouv.fr. C’est l’effet d’une douche froide.
La loi Schiappa du 3 août 2018, qui renforce la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, a entériné le délit d’outrage sexiste, passible d’une amende allant jusqu’à 1 500 euros, en cas de situation aggravante, avec l’obligation de suivre un stage de lutte contre le sexisme et de sensibilisation à l’égalité entre les femmes et les hommes.
L’auteur d’agression sexuelle – baiser forcé, main aux fesses – s’expose à une peine de 5 ans de prison et 75 000 euros d’amende.
Le délit d’exhibition sexuelle – de ses parties intimes, masturbation sur la voie publique – est puni de 1 an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende.
Interpeller
Si les ripostes énoncées ci-dessus se révèlent inefficaces, il est peut-être temps de chercher de l’aide autour de soi. Face à une agression subite, les « spectateurs » sont très souvent en état de sidération. Vous pouvez les inciter à reprendre le contrôle d’eux-mêmes par des interpellations orales et individuelles en les désignant : « Vous, monsieur, assis avec votre livre » ; « Vous, madame en imperméable ».
Dans un transport en commun, si la rame est vide, ne pas hésiter à taper à la vitre du conducteur. Il est donc parfois utile de s’installer dans le wagon qui est attenant à sa cabine. Pareil dans un bus. Vous pouvez aussi choisir de vous asseoir auprès d’autres femmes, ou de familles.
Vous pouvez également trouver du soutien en allant vous réfugier dans un café ou un commerce qui serait ouvert à proximité. Il est tout à fait possible de demander à une personne de confiance de vous accompagner pour la suite du chemin.
Et bien sûr, s’il faut crier, allez-y.
Documenter l’agression
Il est utile de récupérer les contacts téléphoniques et l’identité des personnes ayant assisté à la scène, pour qu’elles puissent, si besoin, faire une déposition à la police.
Dans le cas de mon agression, une caméra de surveillance privée, celle du café, a filmé la scène. Ce genre d’enregistrements s’efface au bout de deux ou trois jours.
Des caméras publiques sont installées dans les rues, à proximité des sites officiels, dans certains transports en commun, etc. La consultation de ces enregistrements est généralement réservée aux personnes munies d’une plainte. Les bandes sont régulièrement effacées. Tout doit donc, dans l’idéal, être effectué au plus vite.
Enfin, si vous êtes en mesure de le faire, il est possible de sortir votre téléphone pour filmer la scène lorsqu’elle survient.
Avant de poster sur les réseaux sociaux la vidéo d’une agression, mieux vaut veiller à anonymiser entièrement l’auteur et les témoins.
Porter plainte, reporter aux autorités
Nous savons à quel point le parcours judiciaire peut être difficile, c’est pourq...